( 3 septembre, 2015 )

Les mots du dedans – septembre 2015

Bonjour aux habitués du blog. Et aux nouveaux. « Bonjour à tous », comme dit Nathanaël tous les matins sur la 2. Nathanaël, un prénom qui me replonge, à chaque fois que je l’entends, dans les Nourritures…

« Nathanaël, je t’enseignerai la ferveur. Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité… », écrivait Gide il y a… il y a longtemps.

Si vous passez par Cuverville, arrêtez-vous près de l’église. Il est là, dans le vieux cimetière, discret, près de Madeleine. Je suis sûr qu’ils cheminent de conserve sur les chemins de l’au-delà, malgré le silence qui les séparait sur terre.

« Il faut lui savoir un gré infini d’avoir su mourir aussi bien ». Ce sont les dernières lignes du petit livre que Roger Martin du Gard a consacré à son ami en 1951 (Notes sur André Gide, Gallimard).

Poésie comme un baume

à toutes les douleurs

qui vous berce et vous blesse.

Éclair qui vous descelle

tristesse qui vous comble

bonheur qui vous déchire

et vous accorde au monde

et qui vous nie    fétu, poussière.

L’éternité dans l’éphémère.

Bernadette Throo, « le Cristal des heures », Sac à Mots.

 

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Une bonne nouvelle : le CRV 29 vient de sortir (nous avons travaillé dans la pénombre, volets clos pour échapper à la canicule) avec

« un retour sur un thème cher au fondateur de la Revue tout comme à son rédacteur en chef : l’autobiographie » (J.M. A.),

un flot de poèmes extrêmement variés (des écritures jeunes, d’autres plus maîtrisées, de vieux routiers de la poésie – il y a peut-être là ceux qui seront les poètes reconnus de demain),

sans oublier le journal de Michel Passelergue et une très belle (et approfondie) étude de Jean-Marie Alfroy sur Le Grand pardon de Marcel Arland.

 

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Pour toute information, écrivez-nous à l’adresse suivante :

< amis.rueventura@hotmail.com >

Les textes doivent être envoyés à

< jm.alfroy@orange.fr >

Une amie m’envoie une photo. « De la maison de Julien Gracq », me dit-elle. La pancarte l’a trompée. Louis Poirier habitait au 3 rue du Grenier à Sel, un peu plus haut dans la rue. La maison sur la photo, c’est l’ancienne gendarmerie. J’y venais en vacances dans les années 40, chez mon oncle, le gendarme Marcel Cailleau, frère de mon père. La dernière fenêtre à gauche sur la façade et celle qui donne sur la Loire : l’appartement de mon oncle était là, au rez-de-chaussée un peu surélevé. Dans les années 90, Julien Gracq a bien voulu me faire visiter les lieux et m’a photographié dans le grenier où je jouais enfant. J’oubliais de dire que les bâtiments de la gendarmerie étaient propriété de la famille Poirier.

Sur la photo, à droite du bâtiment rénové, on aperçoit une partie de la maison de Gracq. À la retraite, c’est là qu’il a vécu, avec sa sœur puis seul. Si actif qu’on soit, on a toujours besoin d’un lieu rassurant où l’on puisse s’asseoir. En est-il un meilleur que celui où l’on a vécu enfant. Mais…

« Même au coin du feu, il y a beaucoup de gens qui ne supportent pas les pantoufles ». (Julien Gracq, Lettrines, page 49.)

Sur la 2ème photo, c’est la maison de l’écrivain. Nous l’avions prise quelques jours après sa mort. Volets fermés. L’absence… « Il n’y a que les textes qui comptent », m’écrivait-il. Les livres pour continuer de vivre.

 

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Julien Gracq, ses livres sont là, derrière moi, tout près, quand je travaille à mon bureau. Si je devais choisir dans son œuvre l’ouvrage que j’emporterais sur une île déserte, ce serait « Les Carnets du grand chemin ».

« Le grand chemin auquel se réfèrent les notes qui forment ce livre est, bien sûr, celui qui traverse et relie les paysages de la terre. Il est aussi, quelquefois, celui du rêve, et souvent celui de la mémoire, la mienne et aussi la mémoire collective… » (Julien Gracq, dans l’avant propos)

Ce livre, je peux le rouvrir, de loin en loin : j’y trouve à chaque fois quelque chose qui éclaire la journée. Gracq me l’avait dédicacé en ces termes : « À Monsieur Claude Cailleau … avec beaucoup de souvenirs communs de l’ancienne gendarmerie » le 4 octobre 1994, lors d’une de mes visites.

Je me suis toujours bien gardé de lui dire que j’écrivais (j’avais écrit) un peu. L’idée même ne m’avait pas effleuré. Trop lucide pour m’offrir ce ridicule.

Page 302 des « Carnets », Gracq écrit : « Il n’y a presque personne en 1986 parmi mes confrères, si je publie un nouveau livre, dont je convoiterais secrètement et réellement – ami ou adversaire – de connaître le jugement ». C’était hautain. Chez un auteur tel que Gracq, il serait ridicule aussi de parler de prétention.

 

Revenons dans le bureau de la rue Ventura et ses rassurants murs de livres.  Dans un cahier Encres Vives, j’écrivais :

 

Tant de livres dans ma mémoire

(certains morts, d’autres vivants)

le dos sage, dont la vie se cache

derrière un silence de papier !

Entends-tu la prière de celui

qui veille entre leurs pages ?

 

Eh bien, c’est cette prière que je crois entendre lorsque je regarde les dos des livres du vieil homme. Ceux de la deuxième partie de sa vie. Bien que l’écrivain se soit retranché depuis longtemps derrière son œuvre (« Il n’y a pas de vie privée »),c’est sa voix que j’entends, douce, un peu feutrée. Courtoise.

 

Je l’ai dit, ce blog est d’abord, pour moi, un moyen de venir bavarder avec vous. De notre revue. De mes lectures. De ce passé un peu lourd de contacts littéraires. Je continue de penser que j’ai eu beaucoup de chance.

Le prochain numéro des Cahiers vous présentera un écrivain qui aurait mon âge, mais à qui la mort a donné une éternelle jeunesse : Jean-René Huguenin.

 

Venue se coucher près de son maître, Louna, notre petite chienne, vous invite à la patience. Et ce n’est pas une cigarette qu’elle tient fièrement entre ses dents, mais une friandise que nous lui offrons d’ordinaire lorsque nous la quittons, pour l’aider à vivre en notre absence.

(Cl. C. – 3 septembre 2015)

 

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