( 6 mars, 2019 )

Bonjour !

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Vous êtes sur le blog de Claude Cailleau, directeur de la revue « les Cahiers de la Rue Ventura ».

( 6 mars, 2019 )

Printemps 2019

Un blog, ce n’est pas un site. Au temps de la Revue, plusieurs visiteurs m’ont dit avoir eu du mal à retrouver un article ou une information. « Tout est à la suite, ce n’est pas pratique, m’ont-ils écrit. Quand en 2011 je l’ai créé, c’était surtout pour assurer la publicité des Cahiers de la rue Ventura. Mission remplie si j’en juge par le nombre de visites quotidiennes pendant les dix ans de la Revue.

Maintenant, je pense plutôt à un site, qui offrirait une plus grande variété avec différentes rubriques et me permettrait d’accueillir des amis, je veux dire leurs textes, et des critiques d’ouvrages. Un support plus littéraire à l’adresse des curieux. Bref, j’y pense sérieusement. Sans hâte, afin de ne pas me tromper. Je vous donne rendez-vous au printemps, avec mon Anthologie poétique, qu’un éditeur a accepté de publier. Et peut-être encore une page dans le ton de celle-ci, cela dépendra de l’accueil que vous lui ferez. J’ai toujours eu l’impression, préparant les pages de ce blog, de venir bavarder avec vous, sans manières. Aujourd’hui, si vous continuez votre lecture, c’est à un retour en arrière que je vous invite à travers quelques

« Souvenirs d’un prof » 

(avec le stress, maîtrisé, mais stress quand même, des inspections – des événements que j’ai toujours redoutés, à une époque où la hiérarchie pesait plus lourd que maintenant, et où la tenue exigée était « chemise, veste et cravate » pour les hommes. C’est avec un plaisir non dissimulé que lors de la dernière visite d’un inspecteur dans ma classe – c’était à quelques mois de mon départ en retraite – bien que prévenu,  j’avais volontairement quitté ma veste. Quand il est entré, je lui ai dit : « J’aurais trop chaud avec ma veste, je bouge beaucoup pendant mes cours ; mais je peux la remettre si vous voulez ». Il m’a assuré que cela ne le gênait pas. On était en 1996)

Quarante ans au service de l’Éducation Nationale, ça compte, tout de même. Et les milliers de gamins à qui j’ai essayé d’apprendre quelque chose. Même si mes inspections ont toujours été heureuses, ce sont surtout des visages, des réponses d’élèves, de petits événements de classe qui me restent en mémoire et nourrissent parfois mes rêves. Mes insomnies, aussi.

Les inspections ? je n’en ai eu que cinq en 40 ans de carrière ! Ou les inspecteurs étaient très occupés, ou je ne les intéressais guère.

La première (j’étais le maître, débutant, des CP, CE1, CE2 d’une petite école de campagne) a commencé d’une façon plutôt originale…

Il faut dire qu’à cette époque, les inspecteurs arrivaient à l’improviste. Personne n’était prévenu. Les choses se sont bien humanisées depuis ces périodes quasi moyenâgeuses. J’étais donc dans ma classe, en plein cours d’écriture avec les CE, les plus jeunes occupés à autre chose. J’entends frapper à la porte vitrée et je vois un homme (environ 40 ans), qui attendait sagement que je l’autorise à entrer. Il avait une serviette et portait un long imperméable mastic et un chapeau. Le parfait aspect d’un voyageur de commerce. J’ouvre et je commence : « Excusez-moi, je ne peux pas vous recevoir : je suis en plein travail avec mes élèves. Nous pourrons nous voir à la récréation. » J’entends alors une petite voix, presque timide qui murmure : « Mais je suis l’Inspecteur ».

Un peu désarçonné, je l’installe au fond de la classe devant une petite table d’enfant et je reprends ma leçon. Le gentil inspecteur, qui avait pu constater que pendant mon travail je laissais dehors les importuns, après m’avoir écouté pendant une heure, m’a gratifié d’un 13,5 sur 20, tout à fait honorable pour un débutant, m’a-t-on dit.

Le deuxième, je lui avais demandé de venir (j’étais déjà en charge de cours dans un collège). J’avais appris que j’allais être incorporé en septembre. On était en mai ; avant de quitter l’enseignement pour deux ans, j’espérais voir ma note d’inspection monter un peu, puisque les promotions dépendaient de ces notes. Il est arrivé furibard : « Je viens, puisque vous m’avez appelé !» Bon début ! J’avais fait des efforts, choisi les cahiers de la meilleure élève, une fille de 12 ans, soigneuse, dont les devoirs étaient calligraphiés. Les enfants, ce jour-là, se sont montrés brillants ; tout s’est passé de façon idyllique, mais notre homme, qui n’aimait pas qu’on lui dicte une conduite, ne m’a généreusement gratifié que d’un demi-point supplémentaire.

Parti pour faire deux ans d’armée, j’ai été libéré au bout de 18 mois, la guerre d’Algérie venant de se terminer. Libéré avec le grade de sergent, dont on m’a honoré le dernier jour afin de ne pas avoir à me payer ; auparavant, brillant 2èmeclasse, je recevais pour tout salaire, chaque mois ou chaque semaine, je ne sais plus, six paquets de caporal ordinaire, du gros gris à rouler, et quelques paquets de cigarette, moi qui ne fumais pas. De quoi me flanquer un cancer du poumon si j’avais éclusé tout ça.

Et mon inspecteur d’avant l’incorporation est revenu me voir. Cette fois j’avais été prévenu. Car notre homme n’était pas seul : il venait accompagné d’un inspecteur général, un vieux bonhomme à qui je donnais plus de 70 ans ( ?) et qui m’a serré la main en me broyant les doigts pour me montrer qu’il avait encore un reste de vigueur. Car, ce jour-là, c’était mon inspecteur qui se faisait inspecter !

« Excusez-moi de vous infliger ça », m’a-t-il soufflé en aparté. Mais je l’ai soupçonné de m’avoir choisi à dessein. Se souvenait-il de sa précédente visite ?

J’avais copié au tableau un bref texte de Colette que je voulais faire découvrir aux élèves. Je commence mon cours. Devant, à la première table, une petite élève, Noëlle, la plus jeune et la plus brillante, me regarde. Me fait des signes que je n’arrive pas à interpréter. Elle ne lève pas sa main comme le faisaient les élèves quand ils souhaitaient parler, non, elle montre le tableau. Tout en parlant, je finis par regarder mon texte et… j’y découvre une belle faute d’étourderie, un t au lieu d’un s à la fin d’un verbe ! La gamine, qui a deviné qu’aujourd’hui il se passe quelque chose, n’a pas voulu mettre son professeur en difficulté. Elle n’a rien dit. La correction faite, discrètement, je la vois esquisser un petit sourire. Apparemment personne n’a rien vu. Je la regarde, une petite complicité vint de se tisser entre nous deux.

Cette fois, mon inspecteur m’a noté plus généreusement : 16, à 27 ans, c’était, disons, honorable.

Le troisième, qui avait annoncé sa visite à 10h, est arrivé avec 20 mn de retard, bousculant l’ordonnancement de mon cours, perturbant mes élèves, des  3ème en difficulté. Arrivé en retard, mais pas question pour lui de demander qu’on veuille bien l’excuser ou au moins fournir une explication. Je tentais de décortiquer avec ces ados peu doués mais gentils  les ressorts de la scène 3 acte I des Femmes Savantes. Je n’ai jamais eu de chance avec cette pièce. Deux fois j’ai dû l’affronter, au BEPC d’abord, au concours de l’École Normale ensuite. Avec le même succès mitigé. Pardonnez-moi de ne pas aimer Molière. Mon inspecteur m’a (nous a) écouté(s) pendant une demi-heure ; puis il est parti devant les gamins médusés dans un grand discours, commentant les paroles de Clitandre et d’Henriette avec enthousiasme et véhémence. Content de sa prestation, il a ajouté : « Voilà comment j’aurais procédé ». Et, dans son rapport, il m’a (s’est) gratifié d’un brillant 18,5 ! C’était 2 points et demi de plus que la note précédente. J’étais comblé ! Et surpris : le déroulement de la séance m’avait plutôt laissé penser que ma note allait plonger. Je n’ai jamais demandé à mes élèves s’ils avaient compris quelque chose à ses explications.

Quelques années plus tard, en 1979, un nouvel inspecteur est venu me voir. Un homme charmant, très courtois, qui m’a observé, écouté pendant une heure. J’avais des petits sixièmes pas très éveillés, mais adorables, qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour me satisfaire. Je vis mon visiteur sourire de temps en temps aux bourdes proférées en toute innocence par quelques garçons que la bonne atmosphère de la classe poussait à s’exprimer. Il a aimé, je pense, que je ne les rabroue pas. Mes élèves sortis, il m’a interrogé sur le travail que je faisais avec les troisièmes. Un mois plus tard, son rapport m’est arrivé, lequel se terminait par une formule qui m’a vraiment fait chaud au cœur : « M. Cailleau est un professeur exceptionnel ». Ma prestation était créditée d’un 19 qui a causé quelque jalousie chez mes collègues curieux de connaître ma note.

Puis… Puis… on m’a foutu une paix royale. Excusez la vulgarité du terme en italique. Mais c’était quand même exceptionnel : pendant 16 ans, je n’ai pas vu un inspecteur franchir le seuil de ma classe ! Ce qui ne m’a pas empêché de travailler avec enthousiasme et conviction… et même de commencer à animer, bénévolement, et pendant mes heures de liberté, des ateliers littéraires dans les collèges où j’enseignais, pour mettre mes élèves en relation avec les écrivains dont ils aimaient les livres. De belles expériences dont je suis fier et qui m’ont valu des lettres comme celle-ci, tenez, reçue en 1992 d’un élève de seconde qui avait participé à mon atelier d’Ingrandes-sur-Loire l’année précédente, lettre qui commençait par ces mot : « Monsieur, un an s’est écoulé, mais je ne vous ai pas oublié. » Ces expériences m’ont valu aussi les propos aigres de collègues sans doute jaloux du succès de mes entreprises. Déjà, en début de carrière, on m’avait traité de « poire » en me voyant accepter de remplacer à titre gracieux un collègue absent et assurer quelques heures pour aider la directrice du collège. Dans les dernières années, devaient penser la même chose de moi ceux qui me disaient : « Moi, je suis payé pour faire 18h, je n’en ferai pas 19 ! » Belle mentalité ! Et qui me regardaient « en coin » quand les journalistes et la télé s’intéressaient à mes animations.

Je termine… le dernier inspecteur, qui m’a fait sa « visite de courtoisie » à six mois de mon départ en retraite, a eu la délicatesse de commencer son rapport en ces termes : « Cette visite n’avait pas pour objet le contrôle du travail de M. Cailleau. » Il eût été un peu tard pour envisager de me faire progresser ! Je tenais à lui montrer tout ce que j’avais fait dans mes classes : j’avais transporté à son intention des cartons de préparations, fiches et documents, et surtout le courrier échangé avec les écrivains et les numéros des revues que je publiais avec mes élèves. Au bas d’un rapport très élogieux, il a conclu : « Je ne puis que reprendre la formule de M. P. en 1979 : « M. Cailleau est un professeur exceptionnel ».  Et de m’accorder un nouveau 19 tout neuf !

Trêve d’autosatisfaction : je pensais qu’il aurait pu aller jusqu’à 20 ! Mais je suis tout de même très fier de cette reconnaissance. Il m’arrive de temps en temps, quand je déprime, de relire la belle prose de ce Monsieur qui venait de Nantes inspecter un vieux prof sarthois sur le départ, sans intention de contrôler son travail. Et qui confirmait le 19 de 1979. Grâces lui soient rendues, d’avoir reconnu qu’en vieillissant je n’avais pas décliné !

Je l’ai dit quelque part : avec mes souvenirs de prof, je pourrais faire un livre. Je m’arrête là : Catherine, qui se charge de publier mes textes sur le blog, me dit souvent qu’ils sont trop longs ; elle a raison, nous sommes à une époque où le temps c’est de l’argent. Seuls les retraités, des gens perpétuellement en vacances, peuvent se permettre de l’oublier ( ! )

Ah, vous êtes encore là ! Vous m’avez suivi, lu jusqu’à la fin ? Pour vous remercier, un petit retour en arrière : vous savez… quand les vieux le dimanche s’ennuient parce qu’il pleut et qu’ils ne peuvent emmener leur chien pour sa promenade dominicale… la première photo, c’était au temps des inspections. C’était dans les années soixante » – la seconde, … quarante ans ont passé, la moitié d’une vie, et je ne sais qu’en penser.

Vous retrouverez la citation en italiques dans mon Anthologie poétique à paraître prochainement, un bilan qu’a voulu vous offrir votre serviteur, «  le  retraité de la poésie ».

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( 3 janvier, 2019 )

Janvier 2019. Une nouvelle année…

Mon Anthologie poétique doit paraître au printemps. Pour ce livre, le choix a été douloureux et salutaire. Beaucoup de textes sont restés sur le bord du chemin. Au terme de ma recherche en poésie (j’ai tout testé : le vers classique, le vers dit libre, le verset, la prose), il me reste l’espoir d’être lu par quelques-uns, compris, et peut-être d’exister dans un futur où je ne serai plus.

Au moment où j ‘abandonne l’écriture de la poésie, j’ai souhaité redire ce qui me guide dans la préparation d’un livre. Je sais, certains vont vous souffler que je radote. Je n’ai aucune amitié pour ces gens-là et je veux bien courir ce risque. J’ai été affronté à tant de problèmes en gérant ma revue Les Cahiers de la rue Ventura, à cause de l’ego surdimensionné (certains disent : « gonflé à l’hélium ») de soi-disant poètes (soi-disant, pasprétendus, j’espère que vous voyez la différence, laquelle la plupart des jeunes blancs-becs formés actuellement par les universités sont bien incapables de sentir) tant de problèmes, donc, que je préfère m’adresser à quelques-uns, oubliant les autres. Et je repense à Julien Gracq affirmant que dans quelque vingt ans, il n’y aura plus de lecteurs pour des livres comme En lisant en écrivant (sans virgule, le titre, tenait-il à souligner), parce que les auteurs dont il parle dans cet ouvrage, plus personne ne les aura lus.

Je sais, je ne suis pas un grandpoète ; le hasard ( ? ), et mes choix dans les années 70 ont fait que mon (petit) coup d’éclat de 1971 ( un prix de l’Académie Française, suivi d’une entrée dans une superbe Anthologie parue chez Hachette – je m’y trouvais aux côtés de Victor Hugo, Heredia, Michelet, Loti, Flaubert, Mac Orlan, Chateaubriand, Alexandre Dumas, et beaucoup d’autres. Quel honneur ! L’anthologie avait pour titre Océan d’Armorique ; on peut y lire des extraits de mon roman Stef et les goélandssorti chez Julliard en 1971)… mon petit coup d’éclat (excusez-moi : il faut remonter très haut dans ce texte pour raccrocher ce 2ème coup d’éclat au premier – pour vous y aider, je les ai mis en gras) fut suivi d’une entrée dans le silence. Tenez, une petite confidence : l’explication de ce silence de 27 ans se trouve peut-être dans les dernières pages de Stef et les goélands. Il faut savoir lire entre les lignes, comme on dit parfois.

Ce livre, paru aux Éditions Julliard est épuisé ; mais Amazon le propose encore, d’occasion, pour trois ou quatre euros. Il fut tiré à 4000 exemplaires et l’éditeur me paya des droits d’auteur sur 2000 exemplaires. Il y en a donc 2000 dans la nature. Demandez-le autour de vous. Stef est partout et ça me fait bien plaisir. Si vous vous y prenez bien, je pourrai peut-être vous en procurer un : j’en avais racheté quelques centaines à Julliard avant qu’il ne pilonne. Il doit m’en rester quelques-uns dans mon grenier…

Mais revenons à mon propos des débuts de cette page. Excusez-moi de m’être égaré. C’était voulu. Tout ce qui est dit là est d’ordre confidentiel, à destination de mes amis. Vous en êtes puisque vous me lisez, en ce moment. Sachez qu’il se peut que cette publication, ici, soit la dernière. Donc…

Je me répète…

Mes ouvrages en poésie ne sont pas des recueils, mais des livres. Souvent, les poètes écrivent de courts poèmes qu’ils rangent dans une chemise. Quand ils pensent en avoir assez, ils relisent, essaient de classer (sans toujours y parvenir) : Le résultat est un recueil. Je donne souvent comme exemple de ma façon de procéder mon livre intitulé Le Roman achevé. À l’origine, un poème (le mot est au singulier) de 2638 vers, composé de 16 suites. La journée du poète, de 5h à 20h… le quotidien, les souvenirs qui lui reviennent, les livres qu’il ressort de sa bibliothèque, ses auteurs de chevet, ses rencontres du jours, la vie tout simplement. Cet ouvrage est d’abord paru sous forme d’un livre d’artiste tiré à 95 exemplaires. Très vite épuisé, il a été repris par un éditeur en édition courante. Pour la circonstance, j’ai réécrit le texte en versets. Et j’ai gardé à l’adresse des curieux les six versions manuscrites de ce Roman achevé(clin d’œil, on l’aura compris, au Roman inachevé d’Aragon) Si je n’avais utilisé que l’ordinateur, les traces de ce travail auraient été perdues. J’aime montrer à ceux qui viennent me voir rue Ventura les différentes versions du  grand poème. On y voit les corrections, les ajouts, les remords d’un artisan du verbe comme il a plu à un ami de me qualifier. Peut-être ce travail intéressera-t-il un jour quelque chercheur en poésie. Un jour, quand je ne serai plus. Et, par la grâce d’une curiosité à satisfaire, je revivrai un moment.

Je souhaite à tous une belle année 2019 

 

Ce qui suit va ressembler à un adieu…

Voici cinq photos liées soit à des moments, soit à des lieux importants de ma vie.

La première, datée juillet 1963, a été prise sur le pont de la Laïta, dans le Finistère. Nous étions jeunes, ma femme et moi ; nos enfants, petits. La Bretagne est certainement ma patrie de cœur. Plus que la Sarthe, mon département natal. Je suis pourtant revenu vivre à 500 mètres de la maison où je suis né. On est ancré, sans l’avoir voulu, dans un lieu, une province.

Mon premier roman, Stef et les goélands, est situé à Port-Louis, le port breton où je me suis marié, en 1958. La 2èmephoto a été prise par la libraire de Sablé en 1971. Lors de la parution du livre, elle était venue chez nous me photographier à ce qui était à l’époque ma table de travail, au rez-de-chaussée de la maison. Elle a fait agrandir la photo qu’elle a installée dans sa vitrine. En ce temps-là, les libraires avaient une haute idée de leur métier. Peut-être peut-on parler d’une qualité qui n’existe plus maintenant : la conscience professionnelle…

La troisième… c’est toute une histoire. Nous étions en vacances à Port-Louis. Nous flânions un soir quand, arrêté devant la devanture d’un bouquiniste, j’ai dit à ma femme : « Mais…  c’est un de mes poèmes, là dans la vitrine… » Nous sommes entrés et le libraire nous en a montré d’autres, dans une belle écriture gothique, noire. C’était bien signé de mon nom ! Et vendu quelques francs le feuillet. J’ai cru rêver. Sans révéler mon identité, j’ai demandé à l’homme qui vendait ces poèmes. Et j’ai pu entrer en relation avec une femme (au nom en ec, bien breton – je ne la nommerai pas ici) laquelle pratiquait (sans le savoir, ou en le sachant) une activité tout à fait illégale. Moi, j’étais plutôt content que quelqu’un aime mes poèmes au point de les écrire en gothiques et de les vendre. Nous sommes donc entrés en relation avec cette dame ; nous avons sympathisé  et son mari, ancien officier de marine, nous a emmenés sur son bateau faire le tour de l’Île Saint-Michel, un bout de roc situé à l’entrée de la rade de Lorient. Il y eut là, au Moyen-Âge, un prieuré et au 19èmesiècle un lazaret (on y descendait les lépreux avant d’aborder à Lorient). Pendant la dernière guerre, les Allemands avaient miné l’île qu’il fallut nettoyer après 1945. J’avais situé plusieurs scènes de mon roman  Yves en hiver (toujours inédit) sur cette île et je voulais la parcourir afin de rendre plus authentiques les scènes de mon livre. J’ai donc écrit à l’Amiral de Lorient pour demander une autorisation. Celle-ci me fut refusée mais, avec beaucoup de gentillesse, l’Amiral m’envoya plusieurs vues aériennes qui donnent une idée précise des lieux. Peut-être un jour reprendrai-je ce livre. Lors de la mini croisière autour de l’île, l’ancien officier de marine nous mitrailla avec son appareil photographique comme si nous étions des gens importants ; vous trouverez en 3èmeposition une de ces photos avec l’île en toile de fond.

La 4ème est datée 1980 : nous habitons depuis quelques années à Souvigné, dans la grande maison que nous avons fait construire au sommet du coteau pour abriter notre famille qui s’est agrandie. Toutes les pièces de vie sont au rez-de-chaussée : à l’étage, trois pièces seulement, mais très grandes : une salle de jeu (elle va vite devenir salle d’études pour nos enfants qui ont vieilli), un jardin d’hiver et à l’avant, la pièce où j’écris, avec ses murs habillés de livres jusqu’au plafond et sa fenêtre qui donne sur le village blotti en bas de la pente, le long de la Taude sa petite rivière. Nous sommes jeunes encore, ma femme et moi – la quarantaine – devant un ananas qui a poussé là, dans la tiédeur et la vive lumière de cette pièce à la température méridionale, été comme hiver ; nous y ferons même pousser un clémentinier qui aura des fruits, comestibles. J’aime regarder cette photo sur laquelle nous avons encore la minceur de la jeunesse.

Dernière image d’une vie : nous habitons dans notre maison de la  rue Ventura, dont il aura été beaucoup parlé en France et à l’étranger (j’exagère à peine) avec la revue que j’ai créée en 2008, Les Cahiers de la rue Ventura. Ici, deux fois nous avons eu la visite de France 3 venue interviewer le poète et les « facteurs » de la Revue. Je suis debout devant quelques rayons de ma bibliothèque. À plat sur le rebord du meuble à ma droite, un exemplaire de mon livre sur Reverdy et à gauche une sculpture venue tout droit du Burkina Faso où vit le père de mon petit-fils le métis. J’ai en main le premier volume des Faux-Monnayeurs de Gide, dans la Collection Pourpre, l’ancêtre, si je peux dire, du Livre de Poche, avec son format un peu réduit et son prix abordable pour le maigre budget d’un ado pauvre comme Job dans les années 50. Cette photo, que les lecteurs retrouveront dans le livre que je prépare sur mes écrivains de chevet, réunit le présent et le passé. Il y a quelques années, j’ai publié un texte sur Le Mans dans le magazine La Vie Mancelle. Lequel texte j’avais intitulé « Ma promenade dans la ville est un voyage dan le temps ». La photo que vous allez voir en 5 illustrait cet article.

C’est tout, pas grand-chose. Quelques jalons d’une vie au moment de finir.

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( 31 octobre, 2018 )

Automne 2018 – Quand reviennent les frimas…

Que le lecteur me pardonne : cette page fera une grande part aux sentiments. Une disparition m’a toujours amené à m’interroger sur moi-même, autant dire « à sonder l’insondable ». Et attendre. Attendre que le temps fasse son œuvre. Qu’il répare, car c’est toujours lui le coupable.

Pour répondre à une demande que m’avait faite un éditeur il y a quelques années, j’avais commencé la rédaction d’un ouvrage sur « mes » écrivains. La mort de notre petite chienne le 31 juillet a tout arrêté. Incapable d’écrire, j’ai décidé de m’atteler à une autre tâche : la préparation d’une anthologie de mes poèmes depuis mes premières publications en revues. C’était en 1956. La date me donne le vertige. J’ai donc relu, et choisi. L’affaire est en bonne voie. Et je pense toujours à ce livre que j’aimerais voir paraître avant de mourir : ce Journal qui s’écrit depuis 1995, depuis que j’ai mis le feu au précédent qui ne me convenait plus du tout.

Je viens de ressortir d’un dossier l’article qui m’avait été demandé par le président de l’Association pour l’Autobiographie (APA) pour sa revue La Faute à Rousseau. Le texte est paru dans le n° 35 en février 2004. Le voici. Je ne vois rien à y changer.

 

Journal intime, journal extime  

Un jour de 1995, j’ai pris le paquet de feuilles et de cahiers sur lesquels depuis 25 ou 30 ans j’écrivais ce que j’appelais « mon journal ». J’ai tout éparpillé dans ma brouette métallique et j’ai regardé partir en fumée le miroir de ma vie. Un ami à qui j’en parlais a eu la gentillesse de me dire que je venais de faire « une grosse bêtise » (le terme qu’il a employé était moins distingué).

Ce Journal, je pense que j’y étais moi-même, aussi vrai que nature, et je ne l’aurais fait lire à personne, pas même mes proches. L’écriture ayant toujours été pour moi – comme pour Roger Martin du Gard, que je considérais comme mon maître en ma jeunesse – le moyen le plus efficace que l’on ait imaginé pour échapper à une mort totale, je me suis dit que ce journal était parfaitement inutile puisque je ne voulais pas qu’il soit lu.

C’est cette année-là que ma conception de l’écrit personnel a changé. Ma vie extérieure, celle dont tout le monde pouvait être témoin, et ma vie intellectuelle, j’acceptais d’en parler et qu’on me lût. Mais je voulais protéger mon être intime et mes proches de la curiosité malsaine d’un lecteur occasionnel.

Je me rappelle mon attente impatiente du Journalde Martin du Gard, et mon irritation lors de sa parution à partir de 1992. « Par suite de certaines complications de ma vie conjugale, il se trouve que ce Journal est surtout le récit de mon existence familiale », écrivait l’auteur en août 1951 (t. II, page 4). C’est bien ce que je lui reproche. Et la belle justification de cette attitude, que présente Claude Sicard dans l’introduction du tome I, ne me fera pas changer d’avis. Autant m’avaient intéressé les « Souvenirs autobiographiques et littéraires » en tête de l’édition de la Pléiade, autant la lecture du Journal m’a laissé sur une impression de malaise. Je note aussi que l’auteur avoue « avoir songé sérieusement à le brûler ». Et cela « pour des raisons intimes » (t. II, p. 3). Le lecteur appréciera.

Je n’aime pas les journaux trop personnels. Subjectivité, mensonge, complaisance imprègnent ces récits faits au jour le jour, pour le bonheur du diariste.

Mon journal offert à la lecture (j’en ai déjà déposé deux tomes à l’APA) résulte donc d’un choix. Je n’ai pas pris modèle sur le Journal extimede Michel Tournier, qui n’a été publié qu’en 2002. Mais je me suis reconnu dans les choix de cet écrivain. « Tout m’intéresse, sauf Michel Tournier », a-t-il dit dans une émission de télévision. Ce qui ne l’a pas empêché de s’engager de temps en temps sur la voie d’une confidence, parfois consciente, parfois involontaire. « Extime », son texte ne l’est qu’à moitié.

Me trouvera-t-on dans mon Journal ? Rien n’est moins sûr. Si Tournier dit aussi « je ne mets rien de moi dans mes livres », je crois qu’on me trouverait plus dans mes poèmes – ce que j’appelle de l’autobiopoésie, une forme de lyrisme qui m’est personnelle, je crois. – ou dans ma Chronique, œuvre étrange, inachevée, où j’ai réuni tous les personnages de mes romans, et moi-même en commerce avec eux.

J’évoquais, commençant ce texte, le mouvement d’humeur qui, un jour de 1995, me fit anéantir 30 années de mon Journal. Échappèrent à cette furie de destruction deux cahiers de 100 pages 21 X 29 à petits carreaux, deux agendas grand format de 1989 et 1990 (les années où j’avais quitté mes élèves pour prendre un poste de documentaliste), un semainier (sans date !) et quelques feuillets plus anciens, oubliés dans un classeur. Enfin, le cahier noir et gris (les couleurs m’avaient séduit par leur sobriété) sur lequel j’écrivais depuis le début de 1995.

C’est en feuilletant ces cahiers, et me souvenant du Temps immobile de Claude Mauriac, que m’est