( 14 mars, 2015 )

La page de mars 2015.

Des nouvelles de la revue, d’abord.

Vous savez que nos Cahiers (les CRV, n’en déplaise à quelques-uns, qui nous ont dit ne pas aimer ce sigle), nos Cahiers sont gérés par une association loi 1901.

 

Attention :

Si, je le répète, les textes doivent être envoyés à l’adresse suivante :

< jm.alfroy@orange.fr >,

tout ce concerne la gestion de la Revue (demandes de renseignements, abonnements, commandes au numéro…) doit arriver à l’adresse informatique

< amis.rueventura@hotmail.com >

et ça, c’est nouveau, installé pour ne pas encombrer ma boîte mails personnelle.

 

CRV 27 vient de sortir des presses, avec

un dossier : Simonomis, avec des textes de Guy Chaty, André Doms, Jean Chatard, Alain Lacouchie, Jean-Marie Alfroy, Roland Nadaus, Jean-Paul Giraux, Gérard Cléry, Michel Passelergue,

des poèmes de François Baillon, Pierre Borghero, Ferrucio Brugnaro, Danièle Corre, Michel Diaz, Jean-Michel Jouan, Benoît Pichonnier, Christiane Prévost, Line Szöllösi,

des pages d’enfance de Bernard Fournier et Jacqueline Persini-Panorias,

le journal poétique de Michel Passelergue,

Lire et Relire… Bernadette Throo, par Jean-Claude Coiffard,

la revue des revues et la chronique de la rue Ventura.

 

Le Printemps des Poètes sévit actuellement, sur un thème dans lequel je me sens peu à l’aise. Je n’aime pas la violence, même en paroles, fût-elle justifiée.  Une revue bretonne sur la Toile propose deux strophes du poème Liberté d’Éluard.

Savez-vous que ce poème ne fut pas composé pour chanter une liberté dont les Français étaient privés en 1941, mais pour dire son amour à une femme ? Curieux changement de destin d’un écrit qu’Éluard rangeait parmi les « poèmes de circonstance « En composant les première strophes … je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, et à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était le mot liberté. »

« … Et par le pouvoir d’un mot

Je recommence ma vie

Je suis né pour te connaître

Pour te nommer

Liberté »

Relisez l’ensemble du poème : vous verrez qu’il s’adressait vraiment à une femme, et qu’on aurait bien pu trouver Nush à la place du mot Liberté.

(pour les sources, Paul Éluard, Œuvres complètes, tome II, Bibliothèque de la Pléiade, édition de édition de 1968, page 941.)

Dans la même revue, Liberté illustré par Fernand Léger, paru après la guerre dans cette collection que Pierre Seghers appelait, je crois me souvenir : Poèmes objets.

 

Un moment d’émotion : je reçois Face à mon rêve, de Jean-Paul Mestas, recueil posthume publié aux Presses littéraires par Christiane, sa femme en janvier 2015.  Un univers de poète, dans lequel on se sent chez soi…

 

Pour finir

 

Vous attendiez tranquillement,

la mort n’était pour vous

que le terme d’un épisode

à l’itinéraire imprécis

 

en peu de mots courants

les adieux se sont écartés

du tertre de la fin

puis les regards ont disparu…

 

Des poèmes

 

Des poèmes je n’en ai plus

pour enjoliver vos chimères,

en vérité

mon temps s’éloigne…

 

à peine un petit lot de rêves

avance-t-il au bras des heures…

 

Jean-Paul Mestas

 

 

Que dire encore ? Ah, oui…

 

Les Amis de la rue Ventura publient,

de Claude Cailleau : Crépuscules.

 

L’auteur annonce qu’il ne publiera plus de livres de poésie, après celui-ci.

 

Crépuscules est ce qu’il appelle son Coup de dés : un ouvrage à tiroirs.

Une phrase-poème qui couvre 30 pages.

Dans les tiroirs :

19 proses pour éclairer les zones d’ombre du Poème.

Le tout accompagné de notes rédigées dans le temps de l’écriture

et d’une postface  signée Jean-Marie Alfroy.

Crépuscules (70 pages) est une ultime tentative pour éclairer les mystères de l’enfance et de l’adolescence de l’auteur, « dans le souvenir lumineux des mardis de la rue de Rome, que connaissent bien les lecteurs de Mallarmé ». Une curiosité !

Voilà, c’est dit. Si vous êtes curieux…

Ci-dessous, au Salon de Rédené (29), l’auteur présente le livre. Et les autres… Peu de visiteurs, mais de belles rencontres !

 

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( 19 février, 2015 )

Marie-Thérèse Mekahli

J’aimerais être plus gai aujourd’hui, mais l’année 2014 nous a apporté son lot de mauvaises nouvelles. La disparition d’artistes, de poètes, amis de longue date ou relations plus récentes, est venue assombrir les jours rue Ventura. En automne disparaissait notre amie Marie-Thérèse Mekahli, artiste peintre, qui a exposé en France et à l’étranger, illustré de nombreux livres des Éditions Donner à Voir, et magnifiquement accompagné de dessins au trait noir mon long poème Avec le temps (2638 vers) paru dans un portfolio de grand format  (voir, ci-dessous, la page 46 « Nous avons guetté le pourquoi des heures »)  Marie-Thérèse Mekahli avait aussi réalisé de superbes collages aux couleurs vives pour Des Mots pour vivre, mon album de poèmes destinés aux enfants. (J’ai choisi, dans le recueil, la page 15 – le désert – pour des raisons que les proches de Marie-Thérèse comprendront, et la page 21 pour l’émouvante adéquation entre la peinture et le poème. Il se trouve que ce ne sont pas des collages, ici, mais si vous ouvrez l’album, vous les trouverez partout, avec le pouvoir de l’artiste de détourner les objets de leur rôle habituel et de leur signification.

Marie-Thérèse a toujours travaillé sur mes livres avec un enthousiasme qui m’émerveillait. Dans l’urgence, semblait-il, car elle se mettait tout de suite à la tâche, téléphonant de temps en temps pour s’assurer que je partageais cette hâte. En un mois, elle avait couvert de dessins la quasi-totalité des 92 pages du poème « Avec le temps », ne se contentant pas de répéter le texte, mais allant au-delà pour en éclairer les zones d’ombre, ce qui laissait au poète l’impression que deux sensibilités s’étaient rejointes au-delà des paroles écrites.

J’ai gardé un souvenir très vif de Verticales (1) , le livre de Michèle Lévy, dans lequel les dessins noirs de Marie-Thérèse, jetés sur la page comme des cris,  viennent faire écho et enlacer les mots.

Souvenir aussi, dans un style très différent, des doudous de Francine Caron (2), tout de rose – et de douceur – habillés, dans un livre en accordéon ; Marie-Thérèse nous proposait l’émouvante ronde de ces petits personnages dont les visages expriment si bien toutes les émotions.  Travail d’artiste, en partage.

Un peintre ne meurt pas. Notre amie continue de vivre dans ses tableaux, qu’elle a su imprégner, marquer de sa personnalité. C’est à cela qu’on reconnaît une artiste.

Ce texte, qui va paraître dans le CRV 27 en mars, je l’écris au début de janvier, alors que la nuit est tombée depuis un moment. Il pleut. Une pluie douce, régulière, qui plonge la maison dans un silence propice à la pensée. (L’heure de ressortir – mon ami Jean-Marie Alfroy m’avait conseillé ce livre – les Cinq méditations sur la mort, autrement dit sur la vie, de François Cheng  (Albin Michel éditeur). Sagesse et sérénité. «  Ne laisse en ce lieu, passant / Ni les trésors de ton corps / Ni les dons de ton esprit / Mais quelques traces de pas // Afin qu’un jour le grand vent / À ton rythme s’initie / À ton silence, à ton cri, / Et fixe enfin ton chemin. »)

 

Sablé, janvier 2015,    Claude Cailleau

 

(1)  Verticales, Michèle Lévy, Le Nœud des Miroirs, Caminel, 46300 Fajoles

(2)  Haïkus des doudous, Francine Caron, Donner à Voir, 91 rue de Tripoli, 72000 Le Mans

 

Ci-dessous, dans l’ordre, « Nous avons guetté le pourquoi des choses », « Dans le désert… », et « La nuit, les chiens » – Illustrations de Marie-Thérèse Mekahli.

Avec le temps

Des mots pour vivre

Je reprends ici les poèmes, illisibles dans les pages illustrées. Je crains d’ailleurs que détaché de son contexte, le premier ne reste enfermé dans l’hermétisme du fragment.

Nous avons guetté le pourquoi des heures scruté  des horizons limpides Et le ciel qui se dérobait derrière Notre avenir écrit là-bas devant à l’encre délébile Effacé les empreintes de l’année pour repartir sur des voies neuves Marché marché jusqu’au lieu-dit de l’Arbre Sec la lumière des siècles éteinte dans ses racines la joie brûlée comme la sève dans le tronc L’heure nous a laissés de glace dans nos voies Le voyageur qui ce soir reniait toute parole s’est perdu dans le sable Sans viatique Et les dunes montaient vers lui dans l’ombre par vagues enfiévrées Étranger rassasié d’aventure vieillissant de venir au futur en poussière Mais nous gardons en nous des landes de prières quand glissent subreptices ces ombres à distances de nos vies.

Et maintenant le poème de l’album pour enfants…

Dans le désert depuis longtemps

les nuages sont endormis

 

Dans le désert un oued à sec

ne sait plus la douceur de l’eau

 

Dans le désert, un arbre nu

a oublié le vert des feuilles

 

Dans le désert seul le silence

s’invite et règne sur l’absence

 

et les deux brefs poèmes, distincts, qui squattent le deuxième tableau

 

La nuit, les chiens

rôdent dans les cours,

gardiens de l’invisible.

 

À la cime de l’arbre,

des lambeaux de ciel :

c’est le vent qui déchire

le tissu flottant des nuages

 

Il m’a paru intéressant de proposer ces textes pour montrer, à travers le regard que l’artiste a jeté sur eux, l’interprétation qu’elle en a faite.

Cl. C.  Sablé, hiver 2014-2015.

( 27 décembre, 2014 )

Noël 2014

Pour finir l’année sur une note optimiste…

Je viens de terminer ce qui sera mon dernier travail en poésie : un ouvrage intitulé Crépuscules. J’en dirai plus une autre fois. J’en suis à la période de semi-dépression qui chez moi succède toujours à la décision de ne plus toucher à un manuscrit. Je vais, je viens, m’assieds à mon bureau… et ne fais rien.

Un éditeur a déjà accepté de publier ce que je considère comme mon ultime Coup de dés.

J’ai une inquiétude. D’abord, la composition même de l’ouvrage, la typographie, font vite oublier l’idée d’un envoi par internet. Tout risquerait d’être déplacé, déformé, et anéanti le fruit d’un travail de plus de deux ans. Ensuite, publié par un éditeur traditionnel, Crépuscules  serait vendu trop cher. Son prix découragerait le chaland.

Je n’en dis pas plus aujourd’hui. Attendons que les jours s’écoulent.

Si une revue perdure, c’est grâce au cercle d’amis qui peu à peu s’est formé autour d’un projet et le soutient ; c’est aussi la conséquence de choix faits avec le plus grand sérieux par le comité de lecture, qui travaille bénévolement – les auteurs l’oublient parfois, qui croient que l’équipe est à leur disposition, toute prête à les publier. Les mails qui accompagnent les poèmes me font parfois sourire, venues d’auteurs qu’aucun doute ne traverse sur la qualité de leurs travaux. Il arrive aussi parfois que ces phrases m’irritent.

Il est pourtant difficile de me faire sortir d’une courtoisie que tout le monde s’accorde à me reconnaître.  Ces poètes qui ne doutent jamais de la qualité de leurs textes seraient surpris s’ils lisaient les lettres que m’adressait dans les années 70 Marcel Arland, alors directeur de la NRF.  Quelle modestie dans ses propos ! Et pourtant, quel écrivain c’était ! « Marcel Arland ou la grâce d’écrire ».

La fin de décembre, c’est le temps des bilans. Pour moi, 2014 aura été une année vide. J’ai confié à mon ami Jean-Marie Alfroy la charge de rédacteur en chef des Cahiers de la rue Ventura. Je rappelle que c’est à lui que vous devez envoyer les textes. Ses coordonnées figurent sur plusieurs pages de ce blog. Il suffit d’un peu de patience pour « descendre » dans les pages. L’information s’y trouve bien.

Aucun livre nouveau cette année. Il est vrai qu’en 2013 la BNF a vu arriver pour le dépôt légal trois ouvrages signés de moi, parus chez trois éditeurs différents.  Un petit exploit.

2015 sera l’année de mon Coup de dés, ce mystérieux Crépuscules. Le pluriel est symbolique ; j’expliquerai…

Rien, donc, mais j’ai un petit faible pour mon récit Et je marche près d’Elle, paru chez Durand-Peyroles en 2013. Je ne vous dirai pas pourquoi ce texte (vous aviez raison, Roland Barthes) j’avais vraiment besoin de l’écrire ; il faut bien laisser un peu de mystère autour de la création. Du texte de dos, je reprends ce paragraphe…

« Dans ce livre étonnant, le récit se déroule sur plusieurs plans, mêlant avec audace les époques et les lieux – œuvre inclassable. Fiction ou réalité ? L’auteur ne nous le dira pas, qui ajoute : Le temps n’est qu’une création de l’homme. »

Et quelques lignes au-dessus,

« Cet homme qui écrit, qui parfois dit « je », parfois « il » – et parle de lui comme s’il se regardait vivre, qui est-il ? Ne serait-ce pas l’auteur, bien installé dans sa vie tranquille, qui s’observe et s’interroge ? »

J’ajoute que, pour éveiller la curiosité du lecteur éventuel, toujours en 4ème de couverture, l’éditeur a mis là ma photo, prise lorsque j’avais l’âge de mon personnage (30 ou 40 ans, allez savoir…) Il faut lire le livre pour connaître les raisons de ce choix d’une vieille photo de ma période yé-yé, dans les années 70., alors que, pour faire comme tout le monde, j’avais laissé pousser mes cheveux. Photo qui a suscité la réaction admirative d’une de mes petites-filles sur mon mur de Facebook ; et je n’en étais pas peu fier !

Fiction ou réalité, Et je marche près d’Elle ? Pour dérouter le lecteur, j’ai proposé en introduction au récit cette évocation d’une vie qui est peut-être la mienne, peut-être celle d’un autre. Les amis sauront ce qui appartient à l’auteur et ce qu’il a volé à son double. Voilà…

Confidence différée

 

Non, « je n’écris pas Paludes » (1). je ne suis pas André Gide. J’aurais aimé, pourtant. Quand il est mort, en 1951, j’avais 15 ans. A cette époque, peut-être qu’un autre vivait à ma place.

J’ai 25 ans et je suis vieux. Etrange, cette impression d’avoir déjà vécu – je veux dire : dans un autre corps. Je viens de lire Jean Barois (2). Nous sommes en 1913. Ce bouquin-là m’a passionné. Tenu éveillé deux nuits, alors que tous ceux à qui j’en parle l’ont trouvé ennuyeux. Vous me croirez si vous voulez : j’ai même rencontré son auteur, déjeuné au Tertre, un jour de septembre 1955. Passé l’après-midi avec lui et Marie Rougier. J’aurais aimé qu’André Gide soit là, et Schlumberger. Ah, Gide… avec lui, j’ai été moins heureux ; j’ai longtemps erré dans la rue de la NRF, espérant y croiser l’auteur des Nourritures. (3) Mais il était mort, déjà. Que venais-je chercher là, sinon son fantôme ? Je n’ai pas jeté le livre, non ; J’étais même, pour un moment, devenu Nathanaël. Ce qui prouve bien  que je n’existe pas. Je veux dire que je ne suis pas de mon époque. « Nathanaël, j’aimerais te donner une joie que ne t’aurait donnée encore aucun autre »,  je me souviens de ce souhait, page 23 du livre.

Parfois je me retrouve rue Sébastien-Bottin, avec Marcel Arland. Je suis venu parler. Il a lu mon livre (4) et m’en dit beaucoup de bien. Y a trouvé aussi quelques défauts, mais les énumère avec une telle délicatesse que je le remercie. En face de lui, Jean Grosjean sourit, silencieux  (les deux bureaux sont face à face). Je reste là entre 11h.30 et 13h. L’heure vous étonne ? C’est le créneau pendant lequel Marcel Arland me reçoit, toujours ; le silence des bureaux favorise les confidences. J’oublie que j’ai faim. Je reviendrai. Plusieurs fois. Toujours accueilli avec gentillesse ; c’est étonnant, cette simplicité, chez un homme qui dirige la NRF.

Un autre jour, je suis chez Troyat, dans son appartement parisien ; un serviteur en livrée m’a ouvert la porte. Plusieurs pièces en enfilade. Dans celle où il écrit, la haute tablette devant les dictionnaires, et le repose-fesses (mobilier d’écrivain qui aime écrire debout mais qui vieillit).Il fait chaud. Je suis trop vêtu. Notre homme doit être frileux. Pas moi. Il vient de publier un livre consacré à son père (5). Nous parlons, du vieil homme, mais surtout de cet avion tombé dans les Alpes, et des deux frères partis dans la neige, en quête d’un trésor (6). J’assure. Parle des personnages comme s’ils étaient vivants. Un beau moment d’émotion. Touché, l’auteur me dédicace le livre et quelques autres. Se laisse photographier avec moi devant le pupitre.

J’ai assuré, oui, comme les jours où Hervé Bazin m’accueille dans son gîte angevin, une étroite maison tout en hauteur. Le bureau est au sous-sol, mais de plain-pied, le terrain étant en pente, avec le jardin où joue son jeune fils, qui nous rejoindra tout à l’heure. Je sors de là avec un violent mal de tête, ayant dû, pendant deux heures, m’efforcer d’être à la hauteur. Pas facile : notre homme a tout lu, connaît tout le monde. Un autre jour, il me raconte l’histoire de son prochain livre (7). Et m’observe, pour voir « comment un littéraire allait réagir à un sujet scientifique ». Redoutable, l’examen. Je ne m’en sors pas trop mal. L’habitude.

Avec Gracq, à Saint-Florent, c’est pire. Le bonhomme m’impressionne. Sympa, pourtant, avec moi, parce que nous avons des souvenirs communs des années 40. Nous parlons de tout, sauf de littérature. Il a gravi l’étroit escalier de bois qui conduit au grenier où je jouais enfant. La haute maison domine le fleuve qui passe à ses pieds, majestueux et serein. Quand j’y venais en vacances, dans les années 50, elle abritait la gendarmerie. J’en parlerai, un jour. (Vous n’allez pas me croire, pourtant c’est vrai.) Lorsque je quitte Gracq, il me donne un petit livre à couverture verte (8), non coupé, à l’ancienne, où il a écrit : « à Cl. C … à travers la presqu’île guérandaise où j’espère qu’il me suivra sans ennui. » Toujours modestes, les grands écrivains, ou peu confiants en leurs lecteurs. « On n’attend personne. Le monde n’attend rien. Jamais rien. » (9)

Je vous le dis : je suis vieux, alors que je n’ai que 25 ans. Peut-être ai-je vécu plusieurs vies, habité plusieurs corps, plusieurs êtres. Je suis moi, et un autre, que je ne connais pas bien, qui parfois n’est pas d’accord avec moi ; et ça chauffe, dans ma tête, à ces moments-là.  Il m’arrive de me dire que j’habite un corps qui n’est pas le mien.

Je vis dans trois maisons, mais ce n’est pas à la même époque. La première, dont les fenêtres ouvraient (ouvrent) vers le nord, me donnait (me donne) le blues. J’y erre parfois, à l’insu de ses occupants, mêlant mon temps et le leur. Lorsque je m’installe au sous-sol, dans le bureau où j’écrivais, une pièce qui n’existe plus, le cri de la chouette dans le chêne voisin accompagne ma veille.  Dans la deuxième, vaste comme un château, les enfants ont peur lorsqu’on les y laisse seuls. Trop de pièces, de recoins, de couloirs. Une maison à fantômes, à cause de ceux qui sont morts là, et qui continuent d’y vivre, dans l’époque qui était la leur. Nous l’avons vendue ; mais, certaines nuits, je  m’assieds à ma table de l’étage et je laisse les milliers de livres qui m’entourent me parler d’amour, de bonheur, de meurtres, d’une mort qui est peut-être la mienne, car nous vivons aussi dans l’avenir, un temps que nous imaginons et qui ne sera jamais, puisque nous aurons disparu. J’aperçois, au loin, une petite lumière qui crève l’écran de la nuit. Un veilleur regarde sa vie et s’interroge, séparé de moi par des kilomètres de silence, comme nous le sommes, sans doute, par des années, des décennies peut-être.

Ma troisième maison, celle où j’écris, ancrée dans ce que je crois être mon présent, a peu de murs, peu de portes et me rappelle une ferme où j’ai probablement vécu il y a longtemps, un siècle ou plus. La salle commune y abritait la table des repas, mais aussi les lits et, contre un mur, l’évier de grès, sans robinet, l’eau courante, à cette époque, étant un luxe inabordable pour les pauvres gens. Ma maison, les livres l’ont envahie ; ils habillent jusqu’au plafond les murs des bureaux, ont fini par gagner le salon et les chambres. Vous pouvez venir voir, les portes sont toujours ouvertes : je suis claustrophobe.

J’ai 25 ans et j’écris, avec les souvenirs, l’expérience d’un vieillard. Je suis un et plusieurs. A la fois dans cet homme assis à sa table, attendant que le texte s ‘écrive, venu de quelque part en lui, et dans cet enfant qui, le dimanche, partait avec ses gaules pêcher l’ablette et le gardon sur les bords de la Sarthe.

J’ai 25 ans : « le bel âge ! » prétend Vil, mon vieux compagnon de dérive, qui vient d’entrer dans la décennie des septante et me regarde avec envie.

J’ai repris cette chronique que j’écris, comme un journal sans date, depuis des années. Depuis l’enfance, peut-être. J’ai assemblé là des fragments, choisis comme les éléments d’un puzzle. Un personnage s’y promène, qui cherche un sens à sa vie. Moi, et un autre. Je serais bien en peine de dire qui est ce narrateur qui dit « je », et dans lequel je dois me reconnaître. Moi en un autre temps, probablement. Et ailleurs. Moi, ou un autre.

Enfant, déjà, je me demandais si je vivais vraiment. Maintenant c’est pire. 25 ans et ne pas savoir ! Ne pas savoir le poids que je pèse sur la terre…

« J’étais si fou certains soirs que je croyais presque à mon âme, tant je la sentais près de s’échapper », écrivait Gide dans ses Nourritures, page 25 de mon édition de 1954, un vieux livre jauni, qu’il avait fallu « couper », souple à la main comme je les aime – et, page 20 : « …L’incertitude de nos voies nous tourmenta toute la vie ».

Cette page, pour tenter de justifier ce qui va suivre… A trop se fuir, l’on risque de mourir. Le jour, je parle à des enfants ; la nuit, c’est à moi que je demande de m’écouter. Et aujourd’hui à un lecteur qui, peut-être, n’existe pas.

                      Port-Louis, ce printemps (Pourquoi dater plus précisément ?                                  Le temps n’est qu’une création de l’homme)

1 – « Je n’écris pas Paludes », Bertrand Poirot-Delpech, Gallimard, 2001

2 – « Jean Barois », Roger Martin du Gard, Gallimard, 1913.

3 – « Les Nourritures terrestres », André Gide, Gallimard, 1921

4 – « Stef et les goélands », Claude Cailleau, Julliard, 1971.

5 – « Le Bruit solitaire du cœur », Henri Troyat, Flammarion, 1985.

6 – « La Neige en deuil », Henri Troyat, Flammarion, 1952.

7 – « Le neuvième jour », Hervé Bazin, Grasset, 1994.

8 – «  La Presqu’île », Julien Gracq, Editions Corti, 1970.

9 – « La Presqu’île, page 170.

 

Si vous souhaitez acquérir ce livre, commandez-le aux « Amis de la rue Ventura » – 9 rue Lino Ventura – 72300 SABLÉ-SUR-SARTHE contre un chèque de 11 euros ; c’est son prix en librairie (le port vous sera offert)

À vous tous qui visitez ce blog je souhaite une belle et bonne année 2015, riche en petits et grands bonheurs.

 

L’hiver s’achemine…

Il neige dans les mémoires.

Une page tourne.

 

La question qui pend

aux branches du crépuscule :

Est-ce toi qui passes ?

 

Claude Cailleau, 22 décembre 2014

 

Et, comme il n’est jamais trop tard, en littérature, pour satisfaire une curiosité, mes trois livres de 2013 sont toujours en vente. Vous pouvez les demander à votre libraire, les commander sur le site d’Amazon ou aux Amis de la rue Ventura.

De Claude Cailleau, dernières parutions :

 En juin 2013 : Et je marche près d’Elle…  récit, Éditions Durand-Peyroles, 11 € (port offert)

« Il attend. Ne cesse de se répéter qu’Elle va venir. Ne sait pas pourquoi Elle l’a quitté. Elle est là, tout près peut-être. Et loin en même temps, dans un autre lieu, une autre époque. Il y a ce gamin, aussi. Que fait-il, ami de l’un, amant de l’autre ? Et cet homme qui écrit, qui parfois dit : « je », parfois : « il » – et parle de lui comme s’il se regardait vivre, qui est-il ? Ne serait-ce pas l’auteur, bien installé dans sa vie tranquille, qui s’observe et s’interroge ? Chaque heure qui passe nous rapproche d’un drame. Le narrateur le pressent et ne peut – ne veut ? – influer sur ce que le destin a décidé pour lui. Désormais, chaque lendemain est une menace, écrit-il…

Le lecteur intrigué par l’étrange récit trouvera, pour finir, le journal d’écriture de l’ouvrage.

En mars 2013 :  Sur les feuilles du temps , poèmes, Éditions Écho Optique, 10 € (port offert)

« Le poème reste un écrit mystérieux. Venu d’où ? Personne ne sait. Pas même le poète qui, pourtant, l’a vu naître au bout de sa plume. Si l’énigme demeure, le message est là, avec, disait Pierre Reverdy, un homme à découvrir entre les lignes, derrière les mots… »

… Nous sommes seuls, et je me regarde dans le livre jadis écrit par ce quelqu’un qui était moi…

 

En janvier 2013,  Cocktail de vie , anthologie personnelle (fragments de mes mémoires, de récits, de romans, poèmes, réflexions sur l’écriture, pages de journal… Bilan et choix dans mes écrits parus en revues pendant la dernière décennie). « Nous sommes donc invités à parcourir une œuvre suffisamment ample pour que nous nous y promenions longtemps », écrit Jean-Marie Alfroy dans la préface. Éditions Éditinter, 16 € (port offert)

Ces trois livres peuvent être achetés chez votre libraire ou sur Amazon ; mais… 

je me ferai un plaisir de vous envoyer celui que vous désirez, accompagné d’une petite dédicace si vous le souhaitez (ceci, bien entendu, sans supplément de prix : le port reste offert).  Écrire à 

Les amis de la rue Ventura – 9 rue Lino Ventura – 72300 Sablé-sur-Sarthe

(Chèque à l’ordre de « Les Amis de la rue Ventura)

( 4 novembre, 2014 )

La feuille de novembre…

1 – Patrick Modiano et Jacques Laurent

2 – La Revue

3 – Le salon de Louplande

1 –  De Patrick Modiano, Prix Nobel de littérature, cette réflexion parce qu’elle m’a arrêté dans ma lecture du dossier que lui consacre LIRE de novembre : « Les souvenirs d’enfance sont des puzzles auxquels il manque beaucoup de pièces, rongées par l’oubli. »

C’est pourquoi l’autobiographe ment quand il vous présente de façon linéaire l’histoire de sa jeunesse.

Je me suis aperçu, écrivant la mienne, que j’ai presque tout oublié de ce qui m’est arrivé dans les années 50. Seuls quelques flashes me revenaient par moments, difficiles à relier.

« À partir d’un certain âge, le souvenir est un labyrinthe où il faut accepter de s’égarer », écrivait Jacques Laurent.

Je viens de reprendre « Moments particuliers », paru chez Grasset en 1997. Comme moi (mais beaucoup mieux, soyons modeste), l’académicien a choisi d’évoquer sa jeunesse dans des textes brefs, sans se soucier d’une chronologie. Lisez : c’est plein de délicatesse et de nostalgie,  écrit dans une langue d’une grande pureté.

Ce n’est pas comme certains romans (j’ai trois titres à l’esprit, que je ne citerai pas) qui, lorsqu’on les lit, ne peuvent nous faire oublier qu’on lit. Aller jusqu’au bout de ces livres, pour moi, cela relève de l’exploit ! Et pourtant c’est paru chez de grands éditeurs parisiens. À qui se fier ?

 

2 –  La Revue, maintenant…

Le Cahier 26 paraît cette semaine. En voici le sommaire :

 

CRV 26

Les Cahiers de la rue Ventura

Deux poètes du regard sur le monde contemporain :

Nicolas Grenier et Gauthier Nabavian

 

Hommage à Jean-Paul Mestas…

… sa page d’enfance, suivie d’un poème de

Jean-Claude Albert Coiffard

 

Vers et proses de…

Patrice Auboin, Rodolphe Houllé, Jean Hourlier,

Marilyse Leroux, Jules Masson Mourey,

Michel Passelergue, Bernard Perroy,

Jacqueline Persini-Panorias, Jean Pichet,

Mireille Privat, Jeanine Salesse

 

Un conte de Noël de Nicole Nadir

« Le colporteur »

 

Des jours entre les mots par Michel Passelergue

 

« Lire et relire » par Jean-Marie Alfroy,

Ghislaine Lejard, Éric Simon

 

Et la revue des revues

 

Pour envoyer des textes, s’abonner, commander un numéro, voir la page d’octobre.

 

Il y a quinze jours, j’étais à Louplande (72), invité à un salon du livre et de peinture. Peu de visiteurs – ceux-ci plus intéressés par les tableaux que par les livres.

Seul, exceptionnellement, pour tenir le stand, je ne suis pas sur la photo que j’ai prise. Bien en vue au premier plan, les CRV ( 10, 17, et 25, dont il nous reste quelques exemplaires : si cela vous intéresse… dossiers Wellens, Lavaur et Chanter la poésie ). Puis, dans l’ordre en allant vers la gauche, mes deux livres pour enfants (un album de poèmes et un roman), mes trois livres parus en 2013 (les poèmes, le récit et l’anthologie – si vous souhaitez avoir des infos sur ces livres, écrivez aux Amis de la rue Ventura). Au-delà : le Reverdy (qui n’a tenté personne ce jour-là, aucun des visiteurs ne connaissait le poète !). De temps en temps je me dis que, plutôt que Reverdy, j’aurais dû choisir Depardieu ou Deneuve : il y aurait sans doute eu plus d’amateurs.

Peut-être ceux qui passaient devant les livres sans s’y intéresser pensaient-ils comme Marc Pautrel, cet inconnu qui affirmait :

« Les écrivains sont des escrocs qui vous revendent le dictionnaire à prix d’or. Les mêmes mots, mais empilés autrement » !

Sur les photos qui suivent cette feuille de novembre, mon stand, donc, et – j’ai promis de le présenter sur mon blog – mon portrait, esquissé sans que je m’en aperçoive, par une artiste (Françoise Genet, de La Flèche) qui exposait ses toiles dans la salle. Je la voyais bien, assise, tranquille, à quelques mètres, et qui me regardait discrètement tout en crayonnant sur un cahier à spirale. J’ai fini par m’approcher. Le portrait était fini. Déjà l’artiste en entamait un autre. J’ai négocié, proposant mon Stef contre le dessin.

J.M. A. à qui je l’avais envoyé en pièce jointe me répondit :

« L’artiste qui vous a croqué a beaucoup de talent, mais je trouve qu’elle vous a fait la tête de Charles Péguy… »

À vous de juger. (La tête de Péguy, c’est plutôt flatteur. Ah, si j’avais dans ma tête tout ce qu’il y avait dans la sienne…)

Quant à la ressemblance d’un portrait avec le modèle… Je vous livre cette réflexion attribuée à Goethe par Jean L’Anselme :

« Si vous peignez un chien qui ressemble à un chien, vous aurez deux chiens mais pas une œuvre d’art. »

 

Ce sera tout pour aujourd’hui. Et si vous êtes curieux, promenez-vous dans les pages précédentes… Il y est question des CRV, de poésie et d’autobiographie. Encore. Toujours.

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( 21 octobre, 2014 )

Les Cahiers de la rue Ventura ont entamé leur septième année…

Si vous souhaitez nous proposer des textes, envoyez-les au rédacteur en chef de la revue, à l’adresse informatique suivante :

< jm.alfroy@orange.fr >

Les commandes sont reçues chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

Vente au numéro : 6 € port compris.

Abonnement annuel (4 numéros : 22 €)

Chèques à l’ordre de « Les Amis de la rue Ventura ».

 

Le CRV 25 est paru au début de septembre.

Au sommaire,

le dossier Chanter la poésie, avec des textes de Éric Simon, Yves Le Marchand, Michel Passelergue, Jean-Marie Alfroy, Paul Dirmeikis ;

vers et proses de Éliane Biedermann, Éric Chassefière, Jean Chatard, Jean-Claude Demay, Bernard Gueit, Michel Lautru, Ivan de Monbrison, claude Serreau, Sydney Simonneau, Frédéric Vitiello ;

et les chroniques habituelles signées Michel Passelergue, Jacques Demaude, Ghislaine Lejard, Monique Labidoire, Claude Vercey.

 

*******

Raymond Michel

 

Au début de l’année 2013 me venait une lettre d’un inconnu me demandant quelques informations sur mes livres. Je m’empressai de lui répondre. S’en suivit un échange, trop bref hélas, puisque Raymond Michel est décédé cette année – octogénaire, mais on meurt toujours trop tôt pour ses amis. J’avais eu le temps de lui offrir quelques-uns de mes livres pour répondre à sa curiosité. Il avait fait écho à mon envoi en des termes tellement chaleureux que je nous croyais partis, tous les deux, pour une belle croisière sur les terres d’amitié de la poésie.

En décembre, il me disait le plaisir qu’il avait éprouvé à la lecture de mon récit Et je marche près d’Elle paru en 2013 aux Éditions Durand-Peyroles.

« Cher ami, écrivait-il, je suis très heureux de cet échange amical qui a paru s’imposer soudain. Il y a ainsi d’heureuses rencontres. André Breton y aurait vu un signe… Je suis – je vis en ce moment – dans « Et je marche près d’Elle », essayant de vous suivre pas à pas, et ce n’est pas toujours aisé. Mais je me sens bien sur ce chemin : je savoure, je vais en arrière, reviens à la page, tantôt dans la classe où vous enseigniez, tantôt dans celle de votre instituteur, ou sur la route avec Elle et vous, ou à votre table, et des fenêtres s’ouvrent de partout sur l’attente, sur une enfance perdue et retrouvée, sur l’intensité du non-dit à travers le dit. Je m’y sens bien car c’est se retrouver avec soi… Votre livre me fait retrouver une certaine écriture que je croyais perdue, dans une forme qui vous est propre mais qui me ramène à certaines délices des lectures de ma jeunesse. Où retrouver de nos jours pareille finesse du sentir, qui fait aussi le style où naît l’émotion chez le lecteur – quand chez l’auteur, le style naît sans doute de l’émotion ?

… Ayant lu d’autres ouvrages de vous avant celui-ci, certains de ces personnages m’étaient déjà familiers. Ils vous auront donc toujours habité ? Par je ne sais quel prodige vous leur aurez donné cette force de vie qui les rend capables de venir habiter votre lecteur. Et cela je crois, n’aurait pu se faire dans un récit sans zones d’ombre… »

 

Qu’ajouter à cela, sinon que j’ai ressenti la mort de Raymond Michel comme la disparition d’un ami de toujours ?

Pour rendre hommage, non seulement au fin lecteur mais aussi au poète publié deux fois par les Cahiers de Poésie Verte, voici quelques vers extraits de ses livres :

 

Toi

 

Ce qui m’est le plus moi

M’est le plus autre

 

Où je me reconnais

Je me manque

 

Je me trouve

Dans l’inconnu qui est toi

 

Toute aile déployée est mon mystère…

Où va l’oiseau ?

 

Par la rencontre

Voici

Que chacun échappé de soi

Se fait l’autre

Et voici

Que l’autre est cette plus vaste étendue

Où l’aile se délivre

 

L’autre : l’espace ouvert où je n’ai plus de nom.

 

***

 

Hors de mon pas

Il n’est pas de chemin

Rien ne se peut abstraire

De mon acte :

Je suis un

 

Hors de mon œuvre

Il n’est pas de parole

Je suis en elle au monde

Naissant au dire

À chaque mot

 

Nul ne se risque ici

Totale est l’aventure

Il n’est personne hors d’elle

Qui s’y jette

Préexistant.

 

***

 

Et, dans une belle langue poétique qui rappelle Paul Valéry, voici quelques vers de son dernier livre « Braises ou l’aile sous la cendre »…

 

Lavé, roulé, poli, puis vomi sans mémoire,

Te voici, galet nu, vierge de tout grimoire,

Qu’ont adouci les eaux dans la main de l’amour,

Lisse contre la joue où s’endormit le jour…

Bordant le lit de l’ange, un fleuve lent s’écoule

Qui s’évase au rivage où s’évide le moule

Dont tu t’empreins, vie une, au seuil de ton séjour.

 

Raymond Michel 

 

Relisant ces vers, je me dis que, peut-être, ils ne vous parleront pas comme à moi. C’est que j’ai trouvé là une approche voisine de la mienne lorsque je suis en attente devant « le vide papier que la blancheur défend ». Et que nous sommes tous différents. Lisez Raymond Michel : je suis sûr que vous aimerez sa poésie.

J’aurais volontiers dédié à l’ami disparu cette petite prose (poétique ?) parue dans mon « Cocktail de vie ».  Mais elle a déjà pris sa forme définitive dans un livre… La voici, cependant,  diminuée d’un paragraphe.

 

Les mots de la mer

Quelque part au Port-Louis, dans la crique d’automne ouverte au large, aux tempêtes, j’ai ramassé un vieux galet apporté là par la marée…

Chantera-t-il encore, ce galet de misère, granit roulé, frotté, usé dans le délire des tempêtes, chantera-t-il encore si je le sollicite, un soir de neige, dans mon village perdu quelque part dans la campagne et les années ?

J’ai ramassé ce vieux galet, doux à mes doigts comme une peau de fille, comme une peine qui s’épuise à vieillir, et voilà maintenant qu’au creux de ma main c’est la Bretagne qui s’attarde et me retient, paisible dans le soir, au clapot de sa vague.

                                                                                   Claude CAILLEAU

(In Cocktail de vie, Éditinter, 2013)

 

Ce galet n’est pas là pour rivaliser avec celui de Raymond Michel ; seulement parce qu’il m’a semblé que nous nous étions rejoints dans la même émotion poétique.

Et, pour finir, alors que le ciel de pluie nous oblige à allumer les lampes au milieu de l’après-midi, voici Louna, Cavalier King Charles (7 ans, déjà), le génie du lieu, sur les genoux de son maître, pour un petit moment de tendresse…

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( 4 octobre, 2014 )

La lettre de rentrée (septembre 2014)

Rentrée de quoi ? Il y a longtemps que je ne connais plus les affres des retours en classe. Moi qui détestais l’école, j’y ai passé 40 années à tenter d’éveiller mes élèves à la littérature.

Le temps de la retraite ayant sonné, j’ai repris le stylo (plutôt que de caresser les touches du clavier de l’ordinateur, ayant une profonde horreur des mécaniques modernes) et refait « autre chose ».

« Pour faire autre chose », c’est ce que je répondais à ceux qui m’interrogeaient sur les causes de mon break de quelque 25-30 ans dans les publications.

À la fin des années 90, donc, retour à l’écriture. De la poésie, deux romans (l’un pour enfants 1, l’autre pour adolescents 2), une biographie 3, un récit 4 (important pour moi, aboutissement de ma recherche personnelle sur l’écriture romanesque, entamée dans les années 70), et… de la poésie, encore, plusieurs livres dans lesquels j’ai tout essayé : la poésie traditionnelle 5 (des octosyllabes rimés – merci, Paul Van Melle, d’avoir accepté de les publier), des vers libres 6 (mais toujours avec le souci d’un rythme, d’une musique, d’une nécessité dans le découpage), des versets 7 (en hommage à Saint-John Perse dont, outre le Pléiade, je garde précieusement malgré son délabrement avancé, l’Anabase grand format en italiques corps 14, acheté pour trois sous à un bouquiniste des quais de Seine dans les années 50) et des poèmes en prose 8 (issus d’une curieuse cuisine, puisqu’ils furent d’abord écrits en vers avant de se retrouver sous une forme plus linéaire, après de multiples passages sur l’établi – prose qui n’a de prose que le nom, bref : ce que certains appellent poèmes en prose sans trop savoir pourquoi on leur accorde cet honneur. Ah, l’écriture !…

Et le petit écrivain aurait pu continuer tranquillement son chemin de tâcheron des lettres mais un jour, après avoir lu un de mes derniers livres de poésie, un ami m’écrivait : « oui, c’est toujours du Cailleau ».

Quel sens donner à cette phrase ? J’avais le choix entre deux interprétations :

 La première serait plutôt flatteuse : c’est bien du Cailleau, on reconnaît votre style ; vous avez une écriture très personnelle (entendez : comme on reconnaît du Gide ou du Colette sans avoir besoin de lire le nom de l’auteur à la fin du texte)

La deuxième prêtait à réflexion : c’est encore du Cailleau, tu n’en sors pas, mon vieux, tu radotes !…

Ma modestie me faisant opter pour la deuxième interprétation, je me suis dit : il est temps de cesser d’écrire de la poésie.  La décision est facile à prendre. S’y tenir est une autre histoire. J’ai donc décidé de finir d’une façon originale, et…

J’ai rouvert mon Pléiade de Mallarmé. Page 457, on peut lire un titre en majuscules : UN COUP DE DÉS. Ayant relu l’étrange poème (faut-il l’appeler ainsi ?), je me suis dit : je vais écrire mon Coup de dés. Dernière façon pour moi de tenter le destin, dans ce monde mouvant, fuyant, de la Poésie.

La genèse de ce que j’appelle encore Poème a duré plusieurs mois, deux ans peut-être. Oui, deux, probablement.

Ce texte ? Une phrase – une seule ! – qui s’étire sur une trentaine de pages, nourrie de parenthèses, d’incidentes, de réflexions en marge, d’ajouts de toutes sortes, dans le respect de la syntaxe initiale. Un exploit comme un autre.

L’écriture de la phrase ayant duré des mois, des textes en marge sont venus l’éclairer. Ils figureront dans le livre, à la suite du poème. Il y aura même trois réductions successives de la longue phrase (réductions en 16 lignes, puis 9, puis 5), pour en montrer la structure. J’aimais proposer à mes élèves de réduire un texte à sa plus simple expression en utilisant les mots, les phrases de l’auteur ; j’ai été tenté d’appliquer la méthode à mon propre texte. Ce fut pour moi comme une justification ; j’avais besoin de me rassurer : bon, ça va, l’édifice résiste à l’analyse. Mais…

Revenant au Pléiade de Mallarmé, j’y ai retrouvé le récit que fit Paul Valéry d’une visite au poète, lequel, après lui avoir montré les épreuves du Coup de dés, lui avait demandé : « Ne trouvez-vous pas que c’est un acte de démence ? »

Que pensera l’éditeur à qui je viens d’envoyer l’ouvrage ? Dans mes moments d’optimisme, je me dis qu’il se trouvera peut-être un courageux qui acceptera de publier le « chef-d’œuvre » (le terme est ironique, tout le monde aura compris)

 

Les textes en marge ? En voici un :

(6) Rue de Rome, debout près de la cheminée, dans la fumée du tabac, le Maître parle, et le silence s’épaissit pour accueillir la Voix. Ils sont tous là, venus pour des heures d’écoute. Je reconnais Gustave Kahn, Georges Rodenbach, Saint-Pol Roux, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, André Gide, Paul Valéry, jeunes loups affamés de poésie. Et je suis là, au milieu d’eux, invisible mais bien présent. Je suis là, un demi-siècle avant de naître, recueillant la parole du Maître. A-t-il deviné ma présence ? Sait-il  qu’un jour immodeste, je tenterai de l’imiter ? Le feu dans la petite cheminée flambera toute la nuit, éclairant mes heures d’insomnie. Je l’entendrai encore dans le silence épaissi par le temps. Je l’entendrai, je l’entends, « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change… »

 

1)   Les Nymphes de l’océan, Le Pré de la Roche Éditions, 2012.

2)   La Croix d’or, Éd. du Petit Pavé, 2004.

3)   Dans les pas de Pierre Reverdy, Éd . du Petit Pavé, 2006.

4)   Et je marche près d’Elle… Éd. Durand-Peyroles, 2013.

5)   Mots du jour et de la nuit, Éd. du GRIL, 2009

6)   Cheminements, Encres Vives, 2002 –La Solitude du poète, Encres Vives, 2008.

7)   Le Roman achevé Éd. du Petit Pavé, 2009.

8)   Pour une heure incertaine, Éd. Sac à Mots, 2004.

 

*******

Pierres tombales (mémoire de l’homme et de l’écrivain)

 

En 1986, Henri Troyat me disait qu’il ne croyait guère à la survie de son œuvre ; l’homme se souciait-il de ce qu’il deviendrait après sa mort ? Je n’en ai rien su.

À Cuverville, André Gide repose sous une simple dalle de béton sur laquelle on ne lit que son prénom, son nom et les dates extrêmes de sa vie : 1869-1951. Sa femme, dans la tombe voisine, a droit à plus d’égards, avec, même, une phrase tirée de la bible. « Heureux ceux qui procurent la paix car ils seront appelés enfants de dieu. Heureux dès à présent ceux qui meurent dans le Seigneur ». Madeleine Rondeaux était très pieuse.

À Varennes-sur-Amance, Marcel Arland se cache derrière un demi-anonymat : Famille Arland, peut-on lire sur la plaque.

« Presque chaque jour, pour moi, fut un dimanche : peines et plaisirs mêlés … et sans fin l’attente. Mais qu’attendre aujourd’hui ? La maison, je n’ose la regarder. Je ne peux la juger. Quant au repos, je ne l’ai jamais connu. Que reste-t-il ? Nous verrons bien. » (Marcel Arland, « Proche du silence », page 91)

Il reste vos livres, Marcel. Vous étiez trop modeste. Souhaitons qu’un jour les hommes se souviennent que vous avez existé. Et écrit, pour vous dire.

Quant à Georges Perros (qui avait choisi de ne pas signer ses textes de son patronyme), il ne vit pas son éternité sous son nom d’écrivain. Il repose dans le cimetière du haut à Tréboul, sous les cailloux de l’étroite tombe entourée de granit moussu, en compagnie de Tania. Qui sait encore que derrière Georges Poulot se cache un écrivain ? L’homme trouvait-il son nom trop laid ? Ou voulait-il se cacher ?

« je vous assure qu’il faudrait signer ce que l’on écrit de son vrai nom et vivre sous un pseudonyme dans la réalité », écrivait Pierre Reverdy dans En Vrac.

Pas étonnant de la part d’un homme qui, toujours dans En Vrac, avouait : « Je n’arrive pas à trouver le rapport entre ce que je suis et ce que j’écris ».

La tombe de Reverdy, à Solesmes, porte bien son nom, en lettres – redorées en 2006 grâce à moi. J’en suis fier, un peu. Je dirai pourquoi à qui me le demandera…

Survivre par ses livres ?

 

Livres de poésie

livres de peu de bruit

 

Il n’est que de tourner les pages

d’absorber tous les blancs

d’engranger le silence

 

Les mots écrits en noir

ne font pas plus de bruit

que les plumes du paon

 

Qui les lira dans les files d’attente

qui les pressera sur son cœur

sinon la femme au manteau blanc

qui se faufile entre les signes noirs

de la vie quotidienne

 

Odile Caradec

 

 

gide

 

arland

poulot

Tombeau Reverdy (8)

( 31 juillet, 2014 )

La lettre de juillet 2014

Il y a quelque temps, je rangeais de vieux numéros d’Aujourd’hui Poème, périodique littéraire au format d’un journal, qui paraissait au début du siècle, et je tombe, page 3, sur un poème qui, tout de suite me parle. Je relis…oui, j’y trouve bien la petite musique qui, pour moi, relève de la poésie. Et je constate que l’auteur ne m’est pas inconnu.

Un petit échange de mails et l’auteur accède volontiers à ma demande. Voici donc, pour introduire cette page,

L’arbre aux poètes

Les poètes

                (pauvres rameaux !)

sont bien malades

sur leurs branches.

 

Même les oiseaux leur préfèrent

la compagnie des singes

et le jacassement

continu des bécasses.

 

À chaque coup de vent

l’un d’eux tombe de l’arbre ;

ça fait un bruit de feuille

les jours d’enterrement.

 

À peine si l’on voit

frissonner les fougères.

 

                   Jean-Pierre Thuillat

 

***

Un blog n’est pas un site. Plus de spontanéité, de naturel, de familiarité ; mais un défaut : les pages s’accumulent, de mois en mois et, si l’on veut consulter une page ancienne, il faut faire défiler toutes les autres. Le lecteur peu motivé s’énerve et prétend ne pas trouver ce qu’il cherchait.

Le problème vient de notre vie actuelle : nous sommes tous des gens pressés. Bien que retraité, donc plus libre de gérer mon temps, je comprends le souci de ceux qu’un travail alimentaire retient longtemps hors de chez eux.

Mon blog est un peu le reflet de mon activité intellectuelle, encore que … l’essentiel soit ailleurs, dans ce Journal, très mal nommé puisque je n’y écris pas tous les jours, mais plus favorable à une réflexion que l’on préfère garder secrète un moment. Des confidences, on en fait cependant sur son blog. Celle-ci, par exemple : de même que je vais cesser d’écrire de la poésie (après un dernier poème, encore sur l’établi, et que j’ai intitulé provisoirement – je sais : c’est immodeste – « Mon Coup de dés »), je n’écrirai plus sur la poésie. Peur de radoter, de lasser. Du reste, qui peut prétendre avoir les compétences pour juger de la qualité d’un poème ?

Oublions tout cela. Si le poème me retient, m’incite à revenir en arrière, à relire pour retrouver l’émotion qui s’est glissée en moi à mon insu et le plaisir inanalysable d’un partage, d’une communion, bref : si le poème me parle, alors… peu importe qui en est l’auteur. L’impression d’un dialogue domine, et c’est comme si le poète était un ami avec lequel je poursuivrais une conversation entamée voilà longtemps.

C’est ainsi que, depuis un mois je dialogue avec Philippe Jaccottet à travers son œuvre groupée dans le Pléiade paru cette année. En 1991, le poète avait répondu à une enquête sur la poésie que lui proposaient mes élèves. Je n’ai pas tenté de prolonger le dialogue, conscient que je ne serais pas, pour lui, un interlocuteur bien intéressant. Je le regrette aujourd’hui, je sais que j’aurais eu beaucoup à apprendre.

D’un de mes poèmes arriverai-je à dire un jour : « Ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes / mais, tel jour, une aigrette ou une pluie, / tel autre, un tremble, / pour peu qu’une ombre aimée les éclairât » ?

(Philippe Jaccottet, dans Cahier de verdure)

 

« Sauver la Poésie », mon texte de juin, m’a valu plusieurs réactions. En voici une, que son auteur m’autorise à publier ici. Je l’en remercie.

Message du 9 juillet, 16h20

Cher Claude Cailleau,

j’ai lu les pages publiées récemment dans votre blog, et je m’étonne un peu (beaucoup) de la constance avec laquelle vous revenez sur cet inépuisable sujet du vers libre, des poètes qui ne savent pas quand ils doivent aller à la ligne.

Méritent-ils (et leurs œuvres ) qu’on leur attache autant d’intérêt ?

Ne devraient-ils pas savoir que le vers libre n’est pas seulement question de coupes syntaxiques et d’unités grammaticales, mais question de rythme, de souffle, d’inspir, d’expir, de silence imposé à la voix, de suspens, de repos, de temps forts, de temps faibles, de syncope, de martèlement, de tam-tam, d’eurythmie, de cadence, de références à la prosodie traditionnelle, de musique « avant toute chose » ?…

Ne savent-ils pas cela ? Ne s’en doutent-ils pas ? Ne se sont-ils jamais interrogés là-dessus ?… Alors laissons-les s’interroger sur le moment où ils doivent aller à la ligne (incitons-les même à aller pêcher à la ligne) et lisons des choses plus sérieusement écrites. Par exemple ces vers de Jacques Depreux :

La mort est ton jardin

ta saison est la nuit

- la longue nuit des tombes sous la mer -

et ta main m’y conduit sur le sable du soir

Je me souviens d’une autre plage

et d’un matin

plus vaste que le jour

je me souviens d’une autre larme et d’un sourire

ancien sur l’hélice de l’aube

 

Ou ceux-là de Charles Dobzynski :

Il est mien, ce pays

Par la lèvre et la veine

 

J’y revis mes racines

Le feu rouge des ères

 

Sur chaque pierre brûle

Ma mémoire et mon nom

 

Cette terre est le livre

Où ma parole est d’herbe

 

Mon Dieu naquit du blé

Son feu mon seul miroir

        me reconnaît

 

En ce qui concerne les vers comptés et rimés selon la prosodie traditionnelle, et ces vers qui, selon vous, sont « de la prose », je pense, si vous me le permettez, que la question est mal posée.

Vous dites que les vers de Baudelaire La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, etc, sont de la prose rimée. Soit. Mais à l’aune de ce jugement, j’ai du mal à voir si

Mignonne, allons voir si la rose, etc, c’est aussi de la prose rimée, ou si

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, etc, c’est encore de la prose rimée, ou si

Frères humains, qui après nous vivez, etc, ou

Je meurs de soif, auprès de la fontaine, ou

Dictes-moi ou, n’en quel pays, /Est Flora… c’est toujours de la prose rimée . Et est-ce que

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie, de Louise Labé, c’est encore de la prose rimée ? Et

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, c’est toujours et encore de la prose rimée ?… On pourrait ajouter mille exemples encore… A ce compte, il faudrait mettre presque toute la production poétique des siècles passés dans la corbeille de « la prose rimée » !

En fait, la question est mal posée, je pense, parce que vous placez, ce me semble, le curseur de votre jugement à partir de la poésie « moderne », disons Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire… Reverdy… semblant oublier malicieusement que la poésie qui a eu cours pendant les siècles précédents obéissait à des règles syntaxiques, recourait à des images, à des procédés métaphoriques et à des systèmes d’écriture poétique différents de ceux qui ont eu cours à partir de, ou après les poètes cités ci-dessus.

C’est comme si vous jugiez (pardonnez-moi cette comparaison) les anciens moyens de transport, la marche à pied, le cheval, la charrette à bœufs, la diligence, la malle-poste, à partir du train à vapeur ou du T.G.V.

Mais la poésie, dans les siècles précédents, se pensait, se concevait et s’écrivait différemment et, en effet, elle avait souvent, syntaxiquement à voir, avec la prose, parce que notre « modernité » poétique n’était pas encore passée par là. Vous voudriez que Baudelaire écrivît comme Apollinaire ou Reverdy ! Comme si, dans l’écriture poétique qui a traversé les siècles, il y avait une sorte d’essence intangible, de manière d’écrire qui eût été la VRAIE poésie. Mais la poésie, comme vous le savez, est multiforme, et la forme importe moins que l’esprit poétique qui s’en dégage.

Mais, pour aller dans votre sens, allez, dirais-je que :

C’est un trou de verdure où chante une rivière, ou

Ce toit tranquille où marchent les colombesetc, ou

Un soir de demi-brume à Londres/Un voyou qui ressemblait/A mon amour vint à ma rencontre/Et le regard qu’il me jeta/Me fit baisser les yeux de honte, ou

Sauras-tu jamais ce qui me traverse/Qui me bouleverse et m’envahit d’Aragon, ou

La salamandre surprise s’immobilise/Et feint la mort, d’Yves Bonnefoy, c’est aussi de la prose rimée ou versifiée ?…

Voilà quelques réactions en vrac, qui vous agaceront peut-être mais qui n’ont pour seul but que de nourrir le débat.

Très cordialement.

Michel

> Message du 09/07/14 16:28

 

> Cher Michel

>

> Merci d’avoir réagi à mon “Sauver la poésie ?” Je rends volontiers les armes, ne pensant pas être un spécialiste en poésie. Pas au point de pouvoir donner des leçons.

> Ce texte, c’est seulement la réaction d’un revuiste qui voit tomber dans sa boîte de prétendus poèmes qui lui paraissent relever de l’artifice.

> Je pense que beaucoup de ceux qui écrivent en vers libres actuellement vont à la ligne pour écrire en vers.

>

> J’ai dit quelque part, sur un guide destiné aux enfants, que pour moi (pour moi), la poésie se traduit par des images (elle donne à voir), un rythme, des sonorités, une musique (elle donne à entendre).

> Je sais, c’est simpliste, mais je pense que le rythme est très souvent lié à la syntaxe.

>

> Et je redis que…

(Ici, des vers d’un poète éditeur bien connu, qui se publie lui-même – passage censuré…),

c’est n’importe quoi.  Je n’aurais pas pris ça dans ma revue.

>

> Me suivrez-vous si je dis que, dans les poèmes de Ronsard, Heredia, Villon, Louise Labbé, Nerval que vous citez, c’est la syntaxe qui donne un rythme et justifie l’appellation de vers?

>

> Ce n’est pas moi qui ai relancé le débat sur l’utilisation du vers libre, mais Claude Vercey dans Décharge. Et il vient de faire écho à mon texte. Il faut croire que quelques poètes font réflexion sur leur conception de l’écriture de la poésie. C’est réconfortant. Nous recevons tant de choses impubliables.

>

> Je peux, si vous acceptez, éditer votre réponse sur mon blog. Vous me direz.

> Mon “Sauver la poésie ?” sera le dernier texte que j’écrirai sur le sujet.

 

> Bien à vous,

> Claude

 

Mon correspondant ayant accepté que je publie son message, je l’ai édité ici pour servir la cause de la poésie, avant de retourner à mes modestes activités de revuiste. Je n’écrirai plus sur le sujet.

 

Les textes du CRV 25, préparé par Jean-Marie Alfroy, le rédacteur en chef, nous sont arrivés il y a quelques jours. Huguette, la secrétaire de la Revue, a terminé la mise en page et nous donnerons le fichier à l’imprimeur à la fin d’août. Le numéro sera envoyé aux abonnés au début de septembre.

Vous y trouverez un beau dossier intitulé « Chanter la poésie », des poèmes, une page d’enfance originale, avec l’émotion à fleur de mots, un regard sur trois auteurs dans la rubrique « Lire et relire », la revue des revues, et un dernier salut à une grande Dame qui, pendant plus de 60 ans, a fait vivre dans nos mémoires le souvenir d’un poète mort à 31 ans. Hélène Cadou a rejoint René sur les hauts chemins de la poésie.

Achevé ce 29 juillet, alors qu’il commence de pleuvoir et qu’au jardin, le vent emporte les pétales des roses défleuries.  (Claude Cailleau)

« Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame.

Las, le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame », écrivait Ronsard il y a bien longtemps.

 

Les trois photos… le passage du temps ! Avant, il faudrait placer celle qui figure au dos de mon récit Et je marche près d’elle ; et après, le dessin de Jacques Basse, que vous retrouverez en 4ème de couverture de mon anthologie Cocktail de vie )

Que passent les heures ! / Les fleuves vont à la mer, / et nous dans le temps.  (Cette fois, c’est de moi, et je vous salue bien.)

Photos Claude

( 2 juillet, 2014 )

La lettre de juin 2014. Au sommaire…

Un dernier rappel.

Des nouvelles du premier semestre.

Un ultime morceau de bravoure : « Sauver la poésie ! »

Une présence dans l’obscurité du bureau…

Et, pour finir, un salut à l’ami Florent.

 

 

Nouveau rappel, pour le bon fonctionnement des CRV :

Si vous souhaitez nous proposer des textes pour la revue, vous devez les adresser au rédacteur en chef :

Jean-Marie Alfroy  – 6 rue du Nivernais  – 18000  BOURGES

jm.alfroy@orange.fr

Les commandes et les abonnements sont toujours reçus chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

 

Bonjour à ceux qui ont la curiosité de s’intéresser à mon blog…

Alors que commence le second semestre de 2014, un premier bilan, plutôt satisfaisant…

Le transfert de responsabilités dans le cadre de la Revue s’est bien passé.  Les auteurs ont pris l’habitude d’envoyer leurs textes au rédacteur en chef. Dès le Cahier 25, le sommaire sera entièrement l’œuvre de Jean-Marie Alfroy.

Le Cahier 23 (dossier Bernard Grasset) a connu un beau succès. Le tirage de 160 exemplaires s’épuise peu à peu ; il ne nous reste que quelques exemplaires qui seront sur notre stand à Rochefort.

Pour le 24 ( dossier Pierre Garnier) nous avons augmenté le tirage afin de répondre à la demande des nombreux amis du poète. Le numéro sera aussi au Marché de la Poésie de  Rochefort sur Loire les 5 et 6 juillet. On y honorera Pierre Garnier au bistrot des poètes.

Ne disait-il pas : « Écrire des poèmes, c’est conjurer la mort. Chaque poème m’a toujours semblé une stèle » (propos rapporté par Francis Krembel sur le dépliant du Marché).

 

CRV 24

 

Le dossier : Pierre Garnier

Textes de

Patrice Coadou, Pierre Dhainaut,

François Huglo, Francis Krembel,

Isabelle Krzywkowski, Jacques Lardoux,

Martial Lengellé, Jean-Baptiste Para,

Jean-Louis Rambour, Lucien Wasselin

 

Vers et proses de

Jacques Allemand, Monique Christofilis,

Jacques Lardoux, Khalid El Morabethi,

Geneviève Roch, Françoise Vignet

 

Une page d’enfance de Jean-Pierre Majzer

Des jours entre les mots, de Michel Passelergue

Et la revue des revues

 

 

Après avoir beaucoup écrit et publié, j’ai décidé de ne plus m’aventurer sur les chemins de la poésie. Mon avant-dernier poème vient de paraître dans la revue 7 à dire. Il a pour titre « Miroir brisé » et est dédié à PH. J.  l’étoile discrète ». Ceux qui me suivent depuis un moment devineront qui se cache derrière ces initiales.

Ensuite, il y aura un long poème (encore sur l’établi). Composé d’une seule phrase, cet ultime message en vers s’étire actuellement sur 25 pages ! Un exploit comme un autre. Le plaisir pour l’auteur d’explorer un univers, celui de son temps personnel. En hommage au Maître, je lui donne (provisoirement) pour titre : Mon coup de dés . Lorsqu’il me semblera que je ne peux plus rien pour ce poème, une page sera tournée.

 

Au dernier trimestre de l’année 2013, Claude Vercey posait la question : « Pourquoi aller à la ligne ? » J’aurais voulu réagir ; le temps m’a manqué. Mais, aux commandes d’une revue depuis six ans, j’avais reçu tellement de textes prétendus poèmes par leurs auteurs et qui, pour moi, n’avaient rien à voir avec la poésie, que jour après jour j’ai commencé à écrire…

Le texte, le voilà. Je lui ai donné pour titre

Sauver la poésie ?

 

         – Êtes-vous poète ? lui demandai-je.

         – À plus d’un titre, répondit-il 

                                                 (Claude Vercey)

Quand, en 2008, j’ai créé Les Cahiers de la rue Ventura, je ne pensais pas qu’ils allaient fournir à mes recherches sur l’écriture de la poésie, un prétexte pour tenter d’éclairer ce qui a toujours été pour moi une énigme : quand peut-on dire d’un texte  « Voilà de la poésie » ?

Directeur d’une revue littéraire, je reçois beaucoup – trop – de textes que leurs auteurs appellent poèmes – « vers disloqués, squelettiques, embryons de messages avortés, délires de fonds de tiroirs », écrivais-je dans un article du n° 9, en août 2010. Mon jugement n’a pas changé.

Comment persuader ces auteurs que le poème ne vient pas tout seul, comme le croient certains, qui se disent poètes. Cet été-là, les enveloppes tombaient dru dans ma boîte à lettres, contenant des liasses de feuillets sur lesquels s’étiraient des vers brefs, à la limite de l’inexistence, composés de deux ou trois mots, un seul parfois, comme si leur auteur manquait de souffle pour aller au bout de la ligne. Et toujours, sans modestie excessive, la formule qui me faisait bondir : « Je vous envoie des poèmes pour votre revue. » (Comme s’il était évident que nous allions publier le chef-d’œuvre. Quand le Comité de lecture m’avait donné un avis négatif, j’écrivais aux soi-disant poètes, leur annonçant toujours le refus avec courtoisie, leur conseillant de travailler, parfois de s’adresser à une revue que je savais plus ouverte que la nôtre. Beaucoup m’ont remercié de ma gentillesse (c’est le mot qui revenait souvent). Deux se sont montrés vraiment désagréables et m’ont toisé de toute la hauteur de leur prétendu talent ! L’un officie dans le cadre de la respectable Académie de Bretagne ; l’autre, une femme, égare sa syntaxe dans le dédale de constructions hasardeuses, et s’aventure avec autorité dans un lexique approximatif. Tous deux, sûrs de produire des chefs-d’œuvre.

Que cherchais-je, m’efforçant de guider les auteurs malheureux ? La question me revient au moment où, un ami ayant accepté le poste de rédacteur en chef de mes Cahiers, je lui cède progressivement la gestion des sommaires. Et de me demander : que faire pour sauver la poésie ?

Car elle me semble vraiment en danger.

 

Commençons par la poésie traditionnelle…

« Monsieur prit son chapeau et sortit à 5 heures ». Voilà un alexandrin. Personne ne dira que c’est de la poésie.

En revanche… dans « Comme un navire a une voie d’eau, j’ai une voie de tristesse. Je fais détresse de toutes parts. Je fais larmes de partout », la poésie est bien présente selon moi, bien que l’auteur (Claude Roy, La Fleur du temps, Journal 1983-1987, Éd.Gallimard,)  ait choisi la prose pour s’exprimer. Mais comment a-t-elle pu se glisser dans ces phrases ? Sans doute par l’emploi déplacé des mots, s’appuyant sur l’analogie. Jean Tardieu disait qu’il y a poésie « chaque fois qu’un mot en rencontre un autre pour la première fois ». Et rappelez-vous la définition que donnait Pierre Reverdy de l’image : « L’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison, mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées… » (Pierre Reverdy dans sa revue Nord-Sud n° 13 de mars 1918, texte repris dans Le Gant de crin.)

 

« Ces mots qui se déplient dénudent mon silence », écrit Pierre Torreilles dans La Voix désabritée (Pierre Torreilles, La Voix désabritée, poème, Éd. Gallimard.). Voilà qui donne raison à Tardieu ; les images, le mystère du mot qui va plus loin que son sens, de la parole qui se cherche : voilà pour la technique. Mais le message aussi importe : dans le poème, il y a toujours révélation de l’être, confidence involontaire du poète – tout ce qui se devine derrière les mots. Reverdy affirmait que dans un recueil de poèmes un personnage se promène, l’auteur, à découvrir entre les lignes. Et Max Jacob de dire à ses jeunes amis poètes : n’oubliez pas que « sans émotion il n’y a pas de poésie ». J’ajouterai que la vraie poésie s’écrit entre ombre et silence. Il faut y entrer comme dans une église.

Comparons maintenant deux types d’écriture…

Le poète qui écrit en alexandrins ou en octosyllabes, court le risque de la prolixité et d’avoir à utiliser des chevilles pour les besoin du mètre ou de la rime. Aucun des poètes qui utilisent la prosodie traditionnelle n’y échappe. Le risque est grand aussi d’écrire de la prose rimée. « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs : les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs ».  Je sais que je vais faire crier dans les chaumières : ces phrases sont de Baudelaire et je dis que ce n’est que de la prose rimée.

Heureusement, Paul Valéry, dans ses Cahiers (Paul Valéry, Cahiers II, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Poésie IX, 774.), vient à mon secours : « Le vers est rare chez les Français. Nos vers pour la plupart n’en sont pas… En français, le vers qui contraint le diseur, qui l’oblige à ne pas lire comme prose, est rare. Il est difficile à réaliser… »

Très bien ; mais si le poète choisit d’écrire en vers libres, c’est pire, souvent une vraie catastrophe. L’art naît de contraintes et meurt de liberté, dit-on (Léonard de Vinci ? André Gide ? D’autres, sans doute…). Cette liberté-là risque bien de tuer la poésie. Combien de poèmes n’ont rien à voir avec elle, pas plus dans l’écriture que dans le message ?

J’accuse… j’accuse certains poètes d’écrire sans faire réflexion sur leur art. D’aller à la ligne sans savoir pourquoi, d’utiliser le « peigne aux dents cassées » du vers libre (formule d’Aragon, reprise par Jacques Charpentreau dans Le Coin de Table n° 57) sans pouvoir justifier leur choix. Et d’aller plus loin, parfois, copiant sans scrupules le Reverdy des années 1910, qui affirmait que la disposition typographique d’un poème dans la page est déjà une ponctuation. L’imiter en décalant le vers au hasard vers la droite de la page pour occuper tout l’espace est fort périlleux. L’artifice apparaît vite. Et si vous fouillez dans ces blocs de mots qui dérivent dans la page, c’est en vain que vous y chercherez l’homme : il n’y a personne ! Il n’y a rien ! Vous évoluez dans un vide abyssal ; vous errez, seul vivant dans l’étrange désert de signes. Devant un tel gâchis, peut-on s’étonner que la poésie ait de moins en moins de lecteurs ?

Si je devais donner un conseil aux jeunes poètes, ce serait de suivre celui de Boileau : « Vingt fois sur le métier (moi, je dis : l’établi) remettez votre ouvrage ; / Polissez-le sans cesse et le repolissez : / Ajoutez quelques fois et souvent effacez » (Boileau, Art poétique.). N’écoutez pas Reverdy quand il affirme, dans « Le Livre de mon bord » : « un bon poème sort tout fait… La retouche … risque de tout abîmer » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, Mercure de France ). Lui-même, d’ailleurs, ne s’est pas privé de « retoucher », au moment des rééditions.

Je leur conseillerais aussi de douter, d’accepter le regard de l’autre, et la critique. De ne pas croire qu’ils écrivent tous les jours des chefs-d’œuvre.

Dans Le Coin de table, Jacques Charpentreau nous dit que l’alexandrin rimé a duré des siècles avant d’être déclaré ringard, alors qu’il a suffi de 100 ans pour que le vers libre épuise ses possibilités – ce qui conduit les poètes qui veulent faire du neuf aux excès ridicules que nous connaissons actuellement.

Nous sommes plusieurs dans le Comité des Cahiers de la rue Ventura à penser que la prose sauvera la poésie. Quand vous écrivez en prose, ce n’est plus l’apparence du texte qui peut faire penser qu’on est bien devant un poème, mais le contenu, les images, un rythme, des sonorités, une musique ; et là, le soi-disant poète ne pourra pas tricher.

Reste toujours la question que devraient se poser tous les poètes : qu’est-ce que la Poésie ? S’ils n’y répondent pas, cela devrait au moins les aider à se montrer exigeants avec eux-mêmes.

Claude Cailleau,  Sablé le 5 avril 2014

 

J’avais reçu par le Net, en pièce jointe, des poèmes d’un inconnu – envoi qui avait dû être fait à plusieurs revues en même temps, parce que leur auteur n’avait peut-être qu’à moitié confiance en ses vers. Je les avais transmis au Comité pour avoir un avis. Ayant noté l’adresse informatique de l’inconnu, je l’ai glissée dans la liste des auteurs que je préviens lorsque paraît une nouvelle page sur mon blog.

Ayant fait, moi aussi, un envoi groupé (avec adresses masquées, pour la tranquillité de chacun), je reçois en retour un mail très bref : « Mais je ne vous connais pas, vous. » Et une signature. Le propos m’a plu, et intrigué. Je n’y voyais nulle agressivité ; de la curiosité, plutôt. J’ai répondu, et notre échange a commencé. Parfois, plusieurs mails dans la journée. Nous avons sympathisé. Parlé de tout et de rien. De notre travail, de notre famille. De notre vie. Merveilleuse invention que le Net, quand elle provoque ces rencontres amicales !

 

Trois petits poèmes de Florent, pour clore cette page du blog de juin 2014…

 

Poussière

 

J’ai embrassé tes silences

Des pins funambules

Aux manteaux nus

Les rocs s’évanouissent

Comme des ombres

La mer contemple

Ce vieil homme

Emportant ses souvenirs futurs

 

Insouciance

 

Te souviens-tu

Des chemins innocents

où dans l’ombre des tourments

Ton cœur dépouillé courait

Comme une fleur sauvage

L’hiver se lamente

sous le manteau d’étoiles

 

Latitudes

 

Que l’on danse sur ma tombe

Cette vieille barque

Où personne ne dort

Et ces falaises d’inconscience

Qui murmurent

Lorsque je n’y serai plus

 

Florent Jakubowicz, que nous avons publié dans le Cahier n° 20.

 

(Les lecteurs de mes livres sauront pourquoi j’ai choisi ces poèmes, pourquoi ils me parlent, particulièrement. « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. »)

aubureau

Dans le silence et l’ombre du bureau, stylo en main (la vieille habitude)  un temps pour l’écriture…

( 5 mai, 2014 )

La lettre de mai 2014…

Rappel :

Si vous souhaitez nous proposer des textes pour la revue, vous devez les adresser au rédacteur en chef :

Jean-Marie Alfroy  – 6 rue du Nivernais  – 18000  BOURGES

jm.alfroy@orange.fr

Les commandes et les abonnements sont toujours reçus chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

 

Et  maintenant, si vous avez un peu de temps, voici, rédigé, un entretien qu’on peut encore entendre, avec les imperfections du direct, sur RCF61 (émission « Dieu écoute les poètes »)

 

Roland Nadaus :

1 …Claude Cailleau, vous êtes romancier, poète, essayiste et vous animez une revue littéraire : Où puisez-vous cette énergie ?

L’âge, cher ami. L’âge. J’ai 77 ans. Autant dire que la vie est un chemin dont je commence à entrevoir la fin. Pas de mélancolie. Non, seulement du réalisme. À mon âge, on se sent un peu pressé par le temps.

Le temps est au centre de ma recherche en littérature.

Mes grands-parents sont morts avant d’avoir atteint 60 ans ; mes parents un peu avant 80 ans ; Dans la logique des choses, pour moi, l’issue devrait se situer peu avant 100 ans. Vous voyez que je suis optimiste. Mais je me sens un peu pressé :

J’ai encore beaucoup de livres à écrire.

Je travaille de 10h à 19 h tous les jours. Je suis en cela les conseils de Georges Jean, qui fut mon professeur dans les années 50. A 90 ans, il me disait encore : « je prépare une conférence sur Le Clézio. Ecrire fait travailler les neurones ».

J’ai enseigné pendant 41 ans. J’aimais passionnément mon métier. Mais je suis passé à la retraite sans regrets excessifs. À la fin, je m’entendais plutôt bien avec mes élèves mais le métier est dévoreur de temps, contrairement à ce que certains pensent, et stressant, terriblement.

La retraite venue, j’ai eu plus de liberté, mais je  travaille autant.

Quand on gère une revue, le travail est permanent.

Le courrier, le téléphone, l’enregistrement des textes, la préparation des dossiers sur les écrivains, du contenu des numéros (parce que je ne me contente pas, comme certains, de publier des poèmes de la première à la dernière page) tout cela prend du temps.

Heureusement, ma femme m’aide dans ce travail. Sans elle, pas de revue.

Il me reste chaque jour quelques heures pour moi, je veux dire pour mes travaux d’écriture… des articles pour des revues, des recherches pour un roman en cours, mon journal (quand je trouve le temps) et la poésie (j’ai toujours un ou deux poèmes sur l’établi, qui s’étoffent, se modifient : je suis de naturel perfectionniste.

Quant aux trois publications de cette année 2013,

 Je sais : trois livres en 5 mois, c’est trop. L’événement m’a un peu cassé, ce qui fait que je n’ai pas fait au dernier la publicité qu’il aurait fallu. Vous le savez comme moi, on envoie les tapuscrits aux éditeurs ; ensuite on n’est plus maître des événements. C’est eux qui décident des dates de parution.

Heureusement, avec Internet, le livre se vend presque tout seul.

Des trois livres il faut dire aussi que deux d’entre eux sont des regroupements de textes parus en revues dans la dernière décennie.

« Cocktail de vie », chez Éditinter, est une anthologie  personnelle : je n’ai eu qu’à faire un choix et organiser l’ensemble avec de brefs textes pour introduire les fragments choisis, ou les commenter.

« Sur les Feuilles du temps » (chez Écho Optique)regroupe des poèmes parus dans les revues Multiples, 7 à dire et Pages insulaires depuis l’an 2000.

Seul le récit « Et je marche près d’Elle », paru aux éditions Durand-Peyroles, est une création pure. Un gros travail qui marque l’aboutissement de ma recherche sur l’écriture romanesque.

2 Vous avez été professeur de lettres et vous avez animé des ateliers littéraires en milieu scolaire. Pouvez-vous évoquer cette période importante de votre vie ?

On n’enseigne pas pendant des décennies sans ressentir comme une contrainte la rigidité des programmes. En collège, vous ne travaillez que sur 4 niveaux, avec des œuvres imposées qui changent peu (en 4ème, vous ne pouvez échapper au Cid, à l’Avare ; en 3ème, à Horace, à Andromaque et aux Femmes savantes) au bout d’un moment, vous avez l’impression de tourner en rond.

Les élèves changent. Pas les textes.

Ce que vous avez envie d’améliorer, d’enrichir, aussi, au bout d’un certain temps, c’est la relation avec l’élève.

Je voulais que les ados et moi, nous ayons les mêmes objectifs, que nous marchions du même pas vers quelque chose que nous aurions défini ensemble. Avec toujours, inavoué, le désir de les faire lire.

La première activité que je leur ai proposée était l’enregistrement de livres pour des classes d’enfants aveugles.

Je voulais que des enfants parlent à d’autres enfants qui n’étaient pas aussi favorisés qu’eux. Le résultat a dépassé mes espérances. Les journaux, la télé se sont intéressés à nous ; c’était gratifiant pour les élèves. Nous avons eu droit à une belle publicité.

Mes ateliers reposaient aussi sur une correspondance suivie avec les écrivains.

A Ingrandes sur Loire, en 90-91, nous avons menée une grande enquête sur la poésie. Plus de cent poètes nous ont répondu.

Nous avons créé une revue pour présenter  ces réponse et des inédits que nous ont confiés les poètes.

Et pas n’importe qui : nous avons publié des poèmes ou proses  de Yves Bonnefoy, Jean-Claude Renard, Philippe Jaccottet, Jean Grosjean, Franck Venailles, Emmanuel Hocquart, Claude Roy, Hervé Bazin, Andrée Chedid, Guillevic, et beaucoup d’autres.

A propos du n° 2 de la revue d’Ingrandes, un auteur nous a dit que notre sommaire était plus prestigieux que celui de la NRF ! Et c’était vrai.

Mais je disais toujours aux élèves qu’on ne peut pas écrire à un poète si on n’a pas lu ses livres. D’où une frénésie de lecture chez les jeunes qui venaient à ces ateliers.

Pour eux comme pour moi, de beaux moments de partage.

3 Vous êtes romancier et votre roman « Stef et les Goélands » paru aux Éditions Julliard, a été couronné par l’Académie Française ; cependant c’est bien la poésie qui vous habite prioritairement. Quels rapports établissez-vous entre ces deux facettes de votre travail ?

Roman, poésie : tout est lié.

Quand je lis un roman, je cherche toujours l’homme qui se cache derrière les mots, c’est-à-dire l’auteur. L’intrigue, les personnages, tout vient du romancier, si bien qu’on en apprend beaucoup sur lui en lisant son livre.

M’étant toujours intéressé  à mes semblables, je suis un fan d’autobiographie. J’ai travaillé, avec ma femme,  pendant une dizaine d’années dans le cadre de l’association pour l’autobiographie qui recueille et recense des récits de vie qu’elle met à la disposition des chercheurs.

Et j’ai fini par commencer l’écriture de ma propre autobiographie. Ce sont de brefs flashes  de souvenirs. Mais, pour être plus à l’aise, et marquer une distance par rapport à mon sujet,

je l’ai écrite à la 3ème personne. Au lieu de dire « je », je dis « l’enfant », « le jeune homme », « le vieil homme ». Et quand un hebdomadaire m’a proposé de publier ces mémoires en feuilleton,

j’ai pris un pseudonyme, tout en restant dans le cadre de la famille, puisque j’ai signé du prénom et du nom de mon grand-père maternel : François Moreau ; j’ai plaisir à écrire son nom aujourd’hui, parce que lui ne devait pas le faire souvent : il était illettré.

La poésie, pour moi, participe du même mouvement. Ce qui est important dans un poème, c’est le non-dit, ces confidences qui y sont cachées, venues là, parfois, à l’insu du poète.

Confidences que parfois il y a cachées, sans donner toujours toutes les clés qui permettraient au lecteur d’entrer dans son poème par la bonne porte.

Un exemple, tenez…

Dans les années 80, j’avais publié dans Traces, la revue de Lavaur, un poème que j’avais intitulé « Traces », parce qu’on y trouvait les traces qui restaient dans mon souvenir de scènes vécues dans mon enfance. Ces scènes n’étaient pas décrites. Quelques allusions seulement, parce que j’avais travaillé sur les atmosphères.

Mon poème, je le relis et je me dis : je n’ai pas été assez loin. Je l’ai réécrit trois fois, gardant pour chaque strophe le même point de départ. Et la même progression, pour l’ensemble.

Je ne sais pas si ce que je dis est très clair. Mais je me suis trouvé à la tête de quatre poèmes dont les strophes étaient interchangeables, si bien que le lecteur pouvait, comme pour les sonnets de Queneau, par le procédé du patchwork, composer une multitude de poèmes. Le plus curieux, c’est qu’ils  transmettaient tous le même message..

Mais toujours dans le flou de la poésie. Si bien que, lorsque j’ai confié les poèmes à l’artiste qui devait les illustrer, j’ai joint pour chaque strophe le récit de la scène qui en était le point de départ. Afin qu’elle en sache un peu plus.

Comme Nietzsche, je dirais bien que « j’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne » et que « j’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels ».

Mais je comprends Char qui – selon Paul Veyne – lorsqu’il avait écrit un poème, n’avait de cesse de mettre de l’ombre dans la lumière. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » (René Char).

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Parce que c’est ainsi que j’explique mon choix du poème comme premier mode d’expression… à cause de tout ce qu’on peut y dire sans le dire vraiment.

4 On vous l’a souvent demandé, sans doute : comment êtes-vous devenu poète ? Des lectures ? Des rencontres ?

Impossible de dire comment je suis devenu poète. Et le suis-je ?

Une précision : je ne me dis pas poète. J’écris ce que je crois être de la poésie. Mais si vous me dites que je suis poète, je veux bien essayer de vous croire.

Pourquoi cette réserve ? Parce que j’ai vu trop de gens se parer de ce titre, qui écrivaient de la poésie de cuisine, et se disaient poètes, sans se rendre compte qu’ils étaient ridicules.

Je n’ai aucune prétention à commenter cela. J’écris, c’est tout.

Je pense que le point de départ a été la lecture des poètes, le plaisir que j’y trouvais. À 15 ans, du « classique » : Musset, Mallarmé, Valéry. Et l’envie (je sais, ce n’était pas modeste) de les imiter.

Pas de rencontres, pas d’influence, sinon, peut-être, celle de Georges Jean, mon professeur de second cycle, qui nous lisait les poètes contemporains : Eluard, Aragon, Queneau, Cadou… et prônait la concision.

Je me rappelle avec émotion que la meilleure note qu’il ait mise à un de mes devoirs, c’est lorsqu’il nous avait demandé de pasticher des poètes !

5 Vous avez donc fondé une revue, Les Cahiers de la rue Ventura, Pourquoi cette aventure ?

J’ai expliqué sur mon blog (c’est un des premiers textes) pourquoi, en 2008, à 72 ans (il fallait le faire) j’ai créé les Cahiers de la rue Ventura.

Avant le premier numéro d’une revue, il y a toujours une histoire, celle de son créateur.

Mon parcours littéraire commence dans les années 50. Il a été jalonné de publications mais surtout de rencontres, d’échanges avec des écrivains : Roger Martin du Gard, Marcel Arland, Henri Troyat, Hervé Bazin, Julien Gracq. Je ne cite que les plus connus. Il y en eut beaucoup d’autres. Je veux ajouter Jacques Brosse merveilleux écrivain, grand prix de l’Académie Française dans les années 80.  Beaucoup d’autres, bien installés dans le monde des lettres.

Quand j’y pense, je me dis que j’ai eu une chance inouïe que ces grands auteurs s’intéressent à moi. A certains, je n’ai pas osé avouer que j’écrivais aussi. Je me suis présenté seulement comme lecteur.

D’autres au contraire ont été des guides pour le modeste tâcheron des lettres que j’étais.

Ils m’ont tous reçu chez eux, sauf Arland, qui m’accueillait dans son bureau de la NRF (entre 11h et 13h30 ; je me demande à quelle heure il déjeunait).

J’ai bien sûr parlé  d’eux dans des articles qui ont paru dans des journaux, ou des revues. Ce n’était pas suffisant.

J’ai ressenti comme une obligation, un devoir,  le besoin de leur rendre hommage, de leur marquer ma reconnaissance. Hommage posthume souvent ; mais c’était aussi le désir de faire rouvrir leurs livres trop oubliés. Des livres qui m’avaient passionné.

En 2008, donc, j’écris tout seul ( ! ) tous les textes du n° 1 des Cahiers de la rue Ventura consacré à Julien Gracq. Une quarantaine de pages. C’est à la fois modeste et ambitieux.

Puis je fais savoir que j’ai créé une revue. Très vite les amis me rejoignent.

Les auteurs nous envoient des textes. Les abonnements progressent et se stabilisent autour d’une centaine. (Chiffre dépassé aujourd’hui : nous avons 112 lecteurs). Nous tirons chaque numéro à 130 exemplaires, parfois : 150. Le reste se vend dans les salons du livre ou à partir du blog, par relations. Les autres revues parlent de nous. Nous avons été deux fois « la revue du mois » de Décharge.

Ma femme assure le secrétariat. Nous avons maintenant un rédacteur en chef : Jean-Marie Alfroy, un comité de lecture, un illustrateur attitré. Il est discret, mais c’est important, la collaboration d’un artiste.

Dès le début, j’avais en tête une ligne éditoriale précise :

Le contenu de la revue ? On y trouve des dossiers, périodiquement (Deux, déjà, pour 2014 : sur Bernard Grasset et sur Pierre Garnier), de la poésie, des pages d’autobiographie, des chroniques sur les arts. À partir du n° 25, il n’y aura plus de notes de lecture. Seulement une « revue des revues », parce que, dans ces périodiques, c’est « la littérature à l’état naissant » qui s’offre au lecteur, et que j’ai toujours envie de découvrir.

Au bout de 23 numéros, la revue est rodée. Ça fonctionne sans heurts importants. Nous recevons trop de textes, trop de services de presse. C’est la rançon d’un certain succès. Et ce n’est pas agréable d’avoir à rédiger des lettres de refus, pas plus que d’avoir à laisser sur la touche des livres arrivés en S. P. D’où la disparition des notes de lecture.

6 Vous êtes Sarthois mais la Bretagne est très présente dans vos écrits – et donc probablement dans votre vie – Vous pouvez nous en dire plus ?

Je dis souvent que la Bretagne est ma 2ème patrie, bien que mes père, mère et ascendants soient tous nés dans la Sarthe.

Je me suis marié à Port-Louis, petit port situé à l’entrée de la rade de Lorient. Sa citadelle, autrefois, défendait le passage.

Quand nos enfants étaient petits, nous passions là nos vacances d’été. Mon beau-père était percepteur à Port-Louis.

Quand j’ai rédigé mon premier roman, celui qui est paru en 71 chez Julliard, tout de suite j’ai pensé à Port-Louis pour le cadre – même si la ville n’est jamais nommée dans ce livre que j’ai voulu en dehors de toute époque. La quête du bonheur de Stef,  le héros du livre, aurait très bien pu se passer au Moyen-Age.

En revanche, La Bretagne et Port-Louis se retrouvent dans tous mes livres, sauf, évidemment, dans la biographie de Reverdy.

Port-Louis, Stef y erre encore. Il m’arrive de l’y rencontrer sous les traits d’un gamin, en me promenant.

En face du port, il y a l’île Saint-Michel où Yves, le personnage d’un autre de mes romans, s’est caché pour échapper aux gendarmes. Je raconterai un jour l’histoire de cette île qui abrita un prieuré, puis un lazaret ; minée par les allemands et nettoyée après la guerre, elle est toujours propriété de l’armée.

Enfin les personnages de mon récit paru en juin 2013, « Et je marche près d’Elle », vivent à Port-Louis. On s’y promène sur le Chemin du Lohic, le long de la côte ; le mystérieux personnage principal y a un studio face à l’embarcadère de Gâvres. Sur la couverture du livre, en sous-titre, on peut lire : « Retour au Port-Louis ». L’expression se retrouve sous le titre de mon livre « Le Roman achevé ». Il y a dans cette ville de Port-Louis un superbe cimetière marin. Je m’y verrais bien reposer un jour, si je n’étais attaché par toutes mes racines à la terre de mes pères.

7 Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose ? Et qu’auriez-vous répondu ?

Deux questions – banales, excusez-moi.

La première ? Comment écrivez-vous ?

Reverdy disait qu’il ne faut pas corriger un poème, qu’on risque de l’abîmer. Cela ne l’a pas empêché de corriger certains de ses poèmes avant des rééditions.. Quand on regarde de près ses corrections, on s’aperçoit qu’elles visent seulement à rendre pairs des vers qui ne le sont pas, soit par ajout d’un ou deux mots, soit en regroupant deux vers en un seul.

Ma méthode est différente. J’explique cela dans l’introduction de mon livre « Le Roman achevé » qui, comme le livre d’Aragon auquel mon titre fait penser, est un poème. J’ai intitulé le texte : « Histoire du poème »

Pour le Roman achevé, donc, j’ai commencé par 16 pages de prose. En les relisant, je me suis aperçu qu’il y avait là un rythme et des images. J’ai mis en vers ces pages de prose. Résultat : cela a donné une cinquantaine de pages. J’y revenais souvent, pour creuser le propos, Je ne retranche jamais, j’ajoute toujours. Cela a donné 113 pages de vers qui ont paru sous forme d’un livre d’artiste avec de très belles illustrations de Marie-Thérèse Mekahli; les 95 exemplaires sont partis très vite et les Éditions du Petit Pavé ont accepté de le publier en édition courante Pour cela, je l’ai entièrement réécrit en versets. Le livre a 92 pages et ne coûte que 8 euros ; Je dis que c’est le livre de poche de la poésie.

Ce travail autour du texte, c’est ce que j’appelle ma petite cuisine. J’explique de temps en temps devant un public comment je travaille et je montre mes manuscrits et tapuscrits. Je ne suis pas comme Julien Gracq qui disait qu’il n’était « pas partisan de faire visiter aux invités les cuisines ». Pour donner un exemple, j’ai toujours été fasciné par les états manuscrits de l’Anabase  de Saint-John Perse. Je les ai longuement étudiés ; c’est passionnant.

La deuxième question, c’est pourquoi écrivez-vous ? Banal, me direz-vous. Un mot, cependant…

Quand j’interviens dans les écoles, et que les élèves me posent cette question, je réponds : pour ne pas mourir.

Roger Martin du Gard écrivait dans son journal que si on fait confiance à sa famille pour survivre, on en a pour 60 ans au plus. Et c’est vrai : qui peut faire le portrait du père de son arrière-grand-père ?

Je me dis qu’un jour, longtemps après ma disparition, il se trouvera bien quelqu’un  pour sortir un  de mes livres d’une bibliothèque et le feuilleter. Alors je revivrai un moment.

Parce que je suis présent dans chacun de mes livres.

Quant aux romans… pourquoi il m’arrive d’en écrire ?

Je pense qu’il serait dommage de ne pas donner à tous les personnages qui m’habitent une chance d’exister. Et en même temps, à moi, une chance d’exister à travers eux, puisqu’ils sont  nés de mes expériences, créés avec le matériau de ma vie.

Rédigé, cet entretien, pour répondre aux questions de Roland Nadaus dans l’émission « Dieu écoute les poètes » sur RCF 61, en septembre 2013, et relu, complété le 10 avril 2014 (alors que je viens d’ajouter une unité au nombre de mes années), pour une publication sur mon blog, à l’adresse des amis qui me suivent  depuis longtemps dans mon travail.

                                                                                                                Claude Cailleau

Sur la photo ci-dessous, l’auteur, lors d’une séance de lecture, quelque part en France. Moment, féerique, de partage avec un public.

claudecailleau3

( 9 avril, 2014 )

9 avril 2014 – mon printemps de la poésie

Cahier 23

 

Les Cahiers de la rue Ventura

N° 23

Dossier : Bernard M.-J. Grasset

 

Textes de

Geneviève Roch, Bernard Grasset,

Françoise Nicol, Jean-Claude Coiffard,

Éliane Biedermann, Jean-Pierre Boulic, Pierre Kobel, Gérard Paris, Colette Nys-Mazure, Gérard Bocholier,

Eva Gentes, Éric Simon, Jean-Louis Vieillard-Baron, Jean-Paul Resweber

 

 

Vers et proses de

Jacques Lardoux, Yves Le Marchand, Olivier Massé, Jacqueline Persini-Panorias, Monique Saint Julia,

Arnaud Talhouarn, Bruno Thomas 

 

Des jours entre les mots (Journal de traverse 2) par Michel Passelergue

 

La chronique de Jean-Marie Alfroy

(Un chant du cygne à Copenhague)

 

Et les notes de lecture 

Imprim’photo

En mars, le 15, j’étais à l’Herbaudière, en l’île de Noirmoutier, où, dans le cadre de la semaine de la francophonie, je donnais une causerie sur le thème « Poésie et autobiographie ». Propos illustré par des lectures (textes de Montaigne, J.J. Rousseau, Hugo, Marie Noël, Jean-Claude Pinson, Queneau, René Guy Cadou, etc.)

Le 22, je tenais le stand d’un de mes éditeurs, le Petit Pavé, au salon de poésie de La Suze, où j’ai eu la surprise de me faire interviewer par Christophe Jubien, pour une radio. Le motif ? ma revue. Occasion de rappeler que les Cahiers de la rue Ventura se portent bien. Très bien même, puisque nos abonnements ont augmenté. Le n° 23 a été tiré à 160 exemplaires. Dans ce numéro (voir ci-dessus) un important dossier Bernard Grasset. Et l’annonce d’un changement prochain dans la Revue.

le 24, invité par deux clubs de lecteurs du Mans et de Sablé, j’officiais à Solesmes. Le matin, j’emmenais le groupe (une trentaine de personnes) sur les pas de Reverdy. Et l’après-midi, je répondais à leurs questions concernant mon Cocktail de vie paru en janvier 2013 chez Éditinter. Un passionnant échange sur l’écriture des poèmes, car il semble que ce soit la poésie qui ait intrigué le plus grand nombre de lecteurs.

 L’anthologie Cocktail de Vie est toujours en vente chez votre libraire ou sur Amazon.

L’autre jour, fouillant dans des dossiers, je retrouve un texte que m’avait adressé mon ami Jean Billaud. Il me proposait de le publier dans les cahiers de la rue Ventura. Ce devait être en 2010. À cette époque, pour des raisons de déontologie, j’évitais de parler de mon travail littéraire dans ma revue. Mais, conseillé par quelques amis (qui m’ont remontré que mes confrères ne s’en privaient pas), j’ai commencé à publier quelques notes de lecture sur mes livres et personne n’a protesté. Au moment où jean-Marie Alfroy prend peu à peu les commande des CRV (il sera entièrement en charge des sommaires à partir de l’été 2014, et déjà, c’est lui qui, dans le n° 24 sera l’auteur de l’éditorial et choisira les poèmes à publier), j’ai décidé, avec son accord, de me réserver une page dans chaque numéro, pour continuer de participer à l’Aventure. Peut-être devrai-je négocier pour avoir deux pages sur les 62 de chaque numéro : je suis plutôt de naturel bavard. On verra…

J’ai un peu perdu le fil de mon discours, excusez-moi. Je voulais introduire le bel article que Jean avait rédigé sur mon Roman achevé, un livre paru aux Éditions du Petit Pavé en 2009. Je lui laisse la parole (si l’on peut dire).

Le Roman achevé de Claude Cailleau (Le Petit Pavé, 2009)

« Quel regard le lecteur portera-t-il sur ce témoignage ? » se demande Claude Cailleau au terme de sa préface. Cet article voudrait apporter une réponse.

Il s’agit bien, en effet, d’un texte qui témoigne, avant de se poser comme poème. Le Roman achevé (clin d’œil à Aragon) s’affirme d’abord comme une œuvre à tonalité philosophique, métaphysique, façonnée par un lyrisme discret et contenu. Il s’interroge sur des questions essentielles : le temps, l’espace, la vie, la mort, les autres… Mais c’est l’enfance qui surgit, dans un miroir déformé, ou le miroir qui revient (dixit Robbe-Grillet) d’une enfance déformée dont il ne reste que des bribes qu’il faut saisir, puis organiser pour retrouver, avec l’authenticité perdue, l’unité de son moi.

La nostalgie sert de moteur à la recherche.

Dans ce « poème-fleuve » (l’expression est de Claude Cailleau), les mots agissent pour attraper les choses, les piéger dans leur réalité. La mémoire se voit investie d’un rôle primordial : rappeler cette réalité afin de l’ajuster aux mots – ou le contraire. L’adulte s’adresse à l’enfant, le tutoie : « Où donc es-tu ? », « Tu as perdu ton temps », nous soulignons pour indiquer le double sens possible du verbe « perdre ». Temps perdu, donc à retrouver, comme chez Proust, ou temps gaspillé, pour le poète vieilli, qui détient les mots, à la reconquête d’une enfance à capturer. Les mots, instruments imparfaits chargés du pouvoir de dire, suffiront-ils pour ressusciter, dans leur intensité et leur complexité, ces moments enfouis de l’enfance ? Pour cela seize suites, en versets fondés sur un double jeu : présent / passé et adulte / enfant.  « J’écris pour le futur, lorsque plus rien de nous… », quand le livre, déniché quelque part, sera de nouveau dans le courant du temps.

Le poète se croyait placé devant un entonnoir par lequel le flot des souvenirs allait se libérer. Au lieu d’entonnoir, un filtre, à cause du vide installé, qui diffuse au compte-gouttes. « Les morts ne parlent plus », « l’enfant ne parle plus », il s’éloigne même, « silhouette menue emportée par le temps ». La densité du texte, la force de l’expression, les accents de vérité, rendent angoissante cette plongée nostalgique et désenchantée dans les linéaments et les commencements de soi, surtout si vous êtes parvenu, comme le poète, « aux portes de l’absence ».

Écoutons le texte, qui bruit en nous comme la rivière de notre enfance :

« Pour moi, le soir c’est maintenant. Nul ne répond lorsque j’appelle. »

« Mes chiens le savent, qui passèrent dans ma vie et me regardent, douloureux, sous le verre, quelque part dans le temps ».

Les matins d’octobre ont un goût de cendre (…) mais nous ne sommes plus de ce temps-là. »

« J’aimerais revenir à ce temps de l’école. »

Sommes-nous donc déjà au soir alors que l’aube point à peine ? »

« Tous ceux qui ont vécu en nous, les savons-nous encore ? » Etc.

La réussite, peut-être, de cette entreprise archéologique serait de faire de l’enfant de « jadis » un enfant de « naguère », proche d’un narrateur qui le restituerait dans sa gloire d’alors en marchant le moins possible « dans la vie d’un autre ». La mémoire se bat, en effet, contre ce temps qui a passé trop vite, a « nettoyé l’espace », et sauté « soixante ans ». La poésie, grâce aux images, sauvera de l’oubli quelques moments parfaits qui plairont à l’auteur et apaiseront sa nostalgie. Comme ce « retour » à la mer, « au Port-Louis » (sous-titre du livre) :

« Moi, je voyais le soleil assis sur l’horizon, veillant l’île de Groix prête à appareiller. La vague pleurait à nos pieds une musique sourde aux mots… »

Il évoque le chemin du Lohic, qui domine la mer… Il est cet « enfant de la haute mer », cher à Supervielle, plein d’avenir, chargé de rêves et d’espérances comme l’atteste ce double alexandrin : « L’enfant allait pieds nus dans les couloirs du vent, / des ailes de désirs à ses haillons de rêve ». Nous marchons dans les pas de l’enfant, avec nos rêves échevelés.

Le Roman achevé invite à un voyage impossible que, seule, l’écriture peut, en partie, réaliser, bien que l’encre « ait séché sur la plume ». Voyage dans l’espace parmi les rêves d’un enfant habité par « une ville lointaine », par « le grand Sud » ; enfant rimbaldien remontant des « fleuves impassibles » et emporté par des « péninsules » à la dérive ; enfant peuplé de voyages « au long cours » et « sans retour ». Voyage, aussi, dans le temps, à la recherche de ce précieux passé que les peupliers abattus de la rivière ont dénaturé ; cette enfance à jamais abolie, ultime point d’ancrage d’un homme que le temps a blanchi et qui répète, comme un leitmotiv, « j’ai vieilli ».

« Mais qui rejoindrai-je, dans ce passé qui ne me répond plus ? Il faudrait remonter la rue de notre enfance, un cours d’eau qui s’égare dans le vallonnement du temps. »

Nous essayons, avec l’auteur, de capter et de retenir ce que la mémoire nous laisse. Car, ce rendez-vous avec soi est surtout un rendez-vous avec la mort : la mort de l’enfant qu’on a été, la mort des autres, sa mort inéluctable.

Mais, le « Roman… » n’est pas achevé pour autant, il ne l’est pour personne. Il peut, par magie, abroger la mort définitive, comme redonner existence au père du poète, avec son « couteau de labeur » et ses « rencontres d’amitié », et même à cette vieille femme qui « dort au cimetière », oubliée de tous. Il offre aussi le plaisir de cheminer aux côtés d’illustres compagnons d’écriture dont les mots, en se mêlant à lui, ressuscitent et régénèrent le vécu. Et nous nous rappelons, et nous revoyons nos proches et quelques-uns de ceux que nous avons croisés.

Si la quête se révèle imparfaite, le poète se sera, au moins, donné le plaisir d’un texte, greffon sur le temps et l’espace, duquel le lecteur, à son tour, pourra tirer profit. Devant le « vide papier », il a le pouvoir d’illusion du magicien : de faire en sorte que l’enfant qu’il a été vienne hanter ce lieu sacré qu’est le Port-Louis et de donner ainsi à son être toute la plénitude à laquelle il aspire.

L’entreprise était hardie et dangereuse. À vouloir jouer à Dieu, on risque de sombrer dans les profondeurs du temps. Heureusement, un brin de vanité peut sauver du naufrage. Vanité paradoxale, mais nécessaire, qui permet à Claude Cailleau d’être satisfait d’avoir, aussi, écrit pour le futur et, par conséquent, assuré une forme de survie… (Quand « la main (…) d’un enfant… feuillettera le livre. ») ; mais, c’est au présent que la réussite est flagrante : peu à peu, sans qu’il y prenne garde, le lecteur se laissera immerger jusqu’à se surprendre à vivre quelque chose qu’il n’a pas écrit et qu’il reconnaît comme lui appartenant.

La voie est maintenant tracée et balisée. Il reste à de nombreux lecteurs le loisir de l’emprunter, Le Roman achevé, inachevé pour eux, est aussi « leur » livre. Un livre d’une poésie choisie et délicate qui touche la sensibilité et mène à la réflexion.

                                                                      Jean Billaud (Mai 2010)

 

Claude Cailleau, Le Roman achevé, poème, Éd. du Petit Pavé, 92 pages, 8 €

 

Et maintenant, à La Suze, un salon ouvert de 10h à 22h. Il fallait bien survivre. À côté des nourritures intellectuelles, une petite place pour un repas pris « à la sauvette » ; mais le photographe était là, aux aguets. La photo, c’est ce qui s’appelle être pris sur le fait.

 Unknown

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