( 21 octobre, 2014 )

Les Cahiers de la rue Ventura ont entamé leur septième année…

Si vous souhaitez nous proposer des textes, envoyez-les au rédacteur en chef de la revue, à l’adresse informatique suivante :

< jm.alfroy@orange.fr >

Les commandes sont reçues chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

Vente au numéro : 6 € port compris.

Abonnement annuel (4 numéros : 22 €)

Chèques à l’ordre de « Les Amis de la rue Ventura ».

 

Le CRV 25 est paru au début de septembre.

Au sommaire,

le dossier Chanter la poésie, avec des textes de Éric Simon, Yves Le Marchand, Michel Passelergue, Jean-Marie Alfroy, Paul Dirmeikis ;

vers et proses de Éliane Biedermann, Éric Chassefière, Jean Chatard, Jean-Claude Demay, Bernard Gueit, Michel Lautru, Ivan de Monbrison, claude Serreau, Sydney Simonneau, Frédéric Vitiello ;

et les chroniques habituelles signées Michel Passelergue, Jacques Demaude, Ghislaine Lejard, Monique Labidoire, Claude Vercey.

 

*******

Raymond Michel

 

Au début de l’année 2013 me venait une lettre d’un inconnu me demandant quelques informations sur mes livres. Je m’empressai de lui répondre. S’en suivit un échange, trop bref hélas, puisque Raymond Michel est décédé cette année – octogénaire, mais on meurt toujours trop tôt pour ses amis. J’avais eu le temps de lui offrir quelques-uns de mes livres pour répondre à sa curiosité. Il avait fait écho à mon envoi en des termes tellement chaleureux que je nous croyais partis, tous les deux, pour une belle croisière sur les terres d’amitié de la poésie.

En décembre, il me disait le plaisir qu’il avait éprouvé à la lecture de mon récit Et je marche près d’Elle paru en 2013 aux Éditions Durand-Peyroles.

« Cher ami, écrivait-il, je suis très heureux de cet échange amical qui a paru s’imposer soudain. Il y a ainsi d’heureuses rencontres. André Breton y aurait vu un signe… Je suis – je vis en ce moment – dans « Et je marche près d’Elle », essayant de vous suivre pas à pas, et ce n’est pas toujours aisé. Mais je me sens bien sur ce chemin : je savoure, je vais en arrière, reviens à la page, tantôt dans la classe où vous enseigniez, tantôt dans celle de votre instituteur, ou sur la route avec Elle et vous, ou à votre table, et des fenêtres s’ouvrent de partout sur l’attente, sur une enfance perdue et retrouvée, sur l’intensité du non-dit à travers le dit. Je m’y sens bien car c’est se retrouver avec soi… Votre livre me fait retrouver une certaine écriture que je croyais perdue, dans une forme qui vous est propre mais qui me ramène à certaines délices des lectures de ma jeunesse. Où retrouver de nos jours pareille finesse du sentir, qui fait aussi le style où naît l’émotion chez le lecteur – quand chez l’auteur, le style naît sans doute de l’émotion ?

… Ayant lu d’autres ouvrages de vous avant celui-ci, certains de ces personnages m’étaient déjà familiers. Ils vous auront donc toujours habité ? Par je ne sais quel prodige vous leur aurez donné cette force de vie qui les rend capables de venir habiter votre lecteur. Et cela je crois, n’aurait pu se faire dans un récit sans zones d’ombre… »

 

Qu’ajouter à cela, sinon que j’ai ressenti la mort de Raymond Michel comme la disparition d’un ami de toujours ?

Pour rendre hommage, non seulement au fin lecteur mais aussi au poète publié deux fois par les Cahiers de Poésie Verte, voici quelques vers extraits de ses livres :

 

Toi

 

Ce qui m’est le plus moi

M’est le plus autre

 

Où je me reconnais

Je me manque

 

Je me trouve

Dans l’inconnu qui est toi

 

Toute aile déployée est mon mystère…

Où va l’oiseau ?

 

Par la rencontre

Voici

Que chacun échappé de soi

Se fait l’autre

Et voici

Que l’autre est cette plus vaste étendue

Où l’aile se délivre

 

L’autre : l’espace ouvert où je n’ai plus de nom.

 

***

 

Hors de mon pas

Il n’est pas de chemin

Rien ne se peut abstraire

De mon acte :

Je suis un

 

Hors de mon œuvre

Il n’est pas de parole

Je suis en elle au monde

Naissant au dire

À chaque mot

 

Nul ne se risque ici

Totale est l’aventure

Il n’est personne hors d’elle

Qui s’y jette

Préexistant.

 

***

 

Et, dans une belle langue poétique qui rappelle Paul Valéry, voici quelques vers de son dernier livre « Braises ou l’aile sous la cendre »…

 

Lavé, roulé, poli, puis vomi sans mémoire,

Te voici, galet nu, vierge de tout grimoire,

Qu’ont adouci les eaux dans la main de l’amour,

Lisse contre la joue où s’endormit le jour…

Bordant le lit de l’ange, un fleuve lent s’écoule

Qui s’évase au rivage où s’évide le moule

Dont tu t’empreins, vie une, au seuil de ton séjour.

 

Raymond Michel 

 

Relisant ces vers, je me dis que, peut-être, ils ne vous parleront pas comme à moi. C’est que j’ai trouvé là une approche voisine de la mienne lorsque je suis en attente devant « le vide papier que la blancheur défend ». Et que nous sommes tous différents. Lisez Raymond Michel : je suis sûr que vous aimerez sa poésie.

J’aurais volontiers dédié à l’ami disparu cette petite prose (poétique ?) parue dans mon « Cocktail de vie ».  Mais elle a déjà pris sa forme définitive dans un livre… La voici, cependant,  diminuée d’un paragraphe.

 

Les mots de la mer

Quelque part au Port-Louis, dans la crique d’automne ouverte au large, aux tempêtes, j’ai ramassé un vieux galet apporté là par la marée…

Chantera-t-il encore, ce galet de misère, granit roulé, frotté, usé dans le délire des tempêtes, chantera-t-il encore si je le sollicite, un soir de neige, dans mon village perdu quelque part dans la campagne et les années ?

J’ai ramassé ce vieux galet, doux à mes doigts comme une peau de fille, comme une peine qui s’épuise à vieillir, et voilà maintenant qu’au creux de ma main c’est la Bretagne qui s’attarde et me retient, paisible dans le soir, au clapot de sa vague.

                                                                                   Claude CAILLEAU

(In Cocktail de vie, Éditinter, 2013)

 

Ce galet n’est pas là pour rivaliser avec celui de Raymond Michel ; seulement parce qu’il m’a semblé que nous nous étions rejoints dans la même émotion poétique.

Et, pour finir, alors que le ciel de pluie nous oblige à allumer les lampes au milieu de l’après-midi, voici Louna, Cavalier King Charles (7 ans, déjà), le génie du lieu, sur les genoux de son maître, pour un petit moment de tendresse…

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( 4 octobre, 2014 )

La lettre de rentrée (septembre 2014)

Rentrée de quoi ? Il y a longtemps que je ne connais plus les affres des retours en classe. Moi qui détestais l’école, j’y ai passé 40 années à tenter d’éveiller mes élèves à la littérature.

Le temps de la retraite ayant sonné, j’ai repris le stylo (plutôt que de caresser les touches du clavier de l’ordinateur, ayant une profonde horreur des mécaniques modernes) et refait « autre chose ».

« Pour faire autre chose », c’est ce que je répondais à ceux qui m’interrogeaient sur les causes de mon break de quelque 25-30 ans dans les publications.

À la fin des années 90, donc, retour à l’écriture. De la poésie, deux romans (l’un pour enfants 1, l’autre pour adolescents 2), une biographie 3, un récit 4 (important pour moi, aboutissement de ma recherche personnelle sur l’écriture romanesque, entamée dans les années 70), et… de la poésie, encore, plusieurs livres dans lesquels j’ai tout essayé : la poésie traditionnelle 5 (des octosyllabes rimés – merci, Paul Van Melle, d’avoir accepté de les publier), des vers libres 6 (mais toujours avec le souci d’un rythme, d’une musique, d’une nécessité dans le découpage), des versets 7 (en hommage à Saint-John Perse dont, outre le Pléiade, je garde précieusement malgré son délabrement avancé, l’Anabase grand format en italiques corps 14, acheté pour trois sous à un bouquiniste des quais de Seine dans les années 50) et des poèmes en prose 8 (issus d’une curieuse cuisine, puisqu’ils furent d’abord écrits en vers avant de se retrouver sous une forme plus linéaire, après de multiples passages sur l’établi – prose qui n’a de prose que le nom, bref : ce que certains appellent poèmes en prose sans trop savoir pourquoi on leur accorde cet honneur. Ah, l’écriture !…

Et le petit écrivain aurait pu continuer tranquillement son chemin de tâcheron des lettres mais un jour, après avoir lu un de mes derniers livres de poésie, un ami m’écrivait : « oui, c’est toujours du Cailleau ».

Quel sens donner à cette phrase ? J’avais le choix entre deux interprétations :

 La première serait plutôt flatteuse : c’est bien du Cailleau, on reconnaît votre style ; vous avez une écriture très personnelle (entendez : comme on reconnaît du Gide ou du Colette sans avoir besoin de lire le nom de l’auteur à la fin du texte)

La deuxième prêtait à réflexion : c’est encore du Cailleau, tu n’en sors pas, mon vieux, tu radotes !…

Ma modestie me faisant opter pour la deuxième interprétation, je me suis dit : il est temps de cesser d’écrire de la poésie.  La décision est facile à prendre. S’y tenir est une autre histoire. J’ai donc décidé de finir d’une façon originale, et…

J’ai rouvert mon Pléiade de Mallarmé. Page 457, on peut lire un titre en majuscules : UN COUP DE DÉS. Ayant relu l’étrange poème (faut-il l’appeler ainsi ?), je me suis dit : je vais écrire mon Coup de dés. Dernière façon pour moi de tenter le destin, dans ce monde mouvant, fuyant, de la Poésie.

La genèse de ce que j’appelle encore Poème a duré plusieurs mois, deux ans peut-être. Oui, deux, probablement.

Ce texte ? Une phrase – une seule ! – qui s’étire sur une trentaine de pages, nourrie de parenthèses, d’incidentes, de réflexions en marge, d’ajouts de toutes sortes, dans le respect de la syntaxe initiale. Un exploit comme un autre.

L’écriture de la phrase ayant duré des mois, des textes en marge sont venus l’éclairer. Ils figureront dans le livre, à la suite du poème. Il y aura même trois réductions successives de la longue phrase (réductions en 16 lignes, puis 9, puis 5), pour en montrer la structure. J’aimais proposer à mes élèves de réduire un texte à sa plus simple expression en utilisant les mots, les phrases de l’auteur ; j’ai été tenté d’appliquer la méthode à mon propre texte. Ce fut pour moi comme une justification ; j’avais besoin de me rassurer : bon, ça va, l’édifice résiste à l’analyse. Mais…

Revenant au Pléiade de Mallarmé, j’y ai retrouvé le récit que fit Paul Valéry d’une visite au poète, lequel, après lui avoir montré les épreuves du Coup de dés, lui avait demandé : « Ne trouvez-vous pas que c’est un acte de démence ? »

Que pensera l’éditeur à qui je viens d’envoyer l’ouvrage ? Dans mes moments d’optimisme, je me dis qu’il se trouvera peut-être un courageux qui acceptera de publier le « chef-d’œuvre » (le terme est ironique, tout le monde aura compris)

 

Les textes en marge ? En voici un :

(6) Rue de Rome, debout près de la cheminée, dans la fumée du tabac, le Maître parle, et le silence s’épaissit pour accueillir la Voix. Ils sont tous là, venus pour des heures d’écoute. Je reconnais Gustave Kahn, Georges Rodenbach, Saint-Pol Roux, Henri de Régnier, Francis Vielé-Griffin, André Gide, Paul Valéry, jeunes loups affamés de poésie. Et je suis là, au milieu d’eux, invisible mais bien présent. Je suis là, un demi-siècle avant de naître, recueillant la parole du Maître. A-t-il deviné ma présence ? Sait-il  qu’un jour immodeste, je tenterai de l’imiter ? Le feu dans la petite cheminée flambera toute la nuit, éclairant mes heures d’insomnie. Je l’entendrai encore dans le silence épaissi par le temps. Je l’entendrai, je l’entends, « tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change… »

 

1)   Les Nymphes de l’océan, Le Pré de la Roche Éditions, 2012.

2)   La Croix d’or, Éd. du Petit Pavé, 2004.

3)   Dans les pas de Pierre Reverdy, Éd . du Petit Pavé, 2006.

4)   Et je marche près d’Elle… Éd. Durand-Peyroles, 2013.

5)   Mots du jour et de la nuit, Éd. du GRIL, 2009

6)   Cheminements, Encres Vives, 2002 –La Solitude du poète, Encres Vives, 2008.

7)   Le Roman achevé Éd. du Petit Pavé, 2009.

8)   Pour une heure incertaine, Éd. Sac à Mots, 2004.

 

*******

Pierres tombales (mémoire de l’homme et de l’écrivain)

 

En 1986, Henri Troyat me disait qu’il ne croyait guère à la survie de son œuvre ; l’homme se souciait-il de ce qu’il deviendrait après sa mort ? Je n’en ai rien su.

À Cuverville, André Gide repose sous une simple dalle de béton sur laquelle on ne lit que son prénom, son nom et les dates extrêmes de sa vie : 1869-1951. Sa femme, dans la tombe voisine, a droit à plus d’égards, avec, même, une phrase tirée de la bible. « Heureux ceux qui procurent la paix car ils seront appelés enfants de dieu. Heureux dès à présent ceux qui meurent dans le Seigneur ». Madeleine Rondeaux était très pieuse.

À Varennes-sur-Amance, Marcel Arland se cache derrière un demi-anonymat : Famille Arland, peut-on lire sur la plaque.

« Presque chaque jour, pour moi, fut un dimanche : peines et plaisirs mêlés … et sans fin l’attente. Mais qu’attendre aujourd’hui ? La maison, je n’ose la regarder. Je ne peux la juger. Quant au repos, je ne l’ai jamais connu. Que reste-t-il ? Nous verrons bien. » (Marcel Arland, « Proche du silence », page 91)

Il reste vos livres, Marcel. Vous étiez trop modeste. Souhaitons qu’un jour les hommes se souviennent que vous avez existé. Et écrit, pour vous dire.

Quant à Georges Perros (qui avait choisi de ne pas signer ses textes de son patronyme), il ne vit pas son éternité sous son nom d’écrivain. Il repose dans le cimetière du haut à Tréboul, sous les cailloux de l’étroite tombe entourée de granit moussu, en compagnie de Tania. Qui sait encore que derrière Georges Poulot se cache un écrivain ? L’homme trouvait-il son nom trop laid ? Ou voulait-il se cacher ?

« je vous assure qu’il faudrait signer ce que l’on écrit de son vrai nom et vivre sous un pseudonyme dans la réalité », écrivait Pierre Reverdy dans En Vrac.

Pas étonnant de la part d’un homme qui, toujours dans En Vrac, avouait : « Je n’arrive pas à trouver le rapport entre ce que je suis et ce que j’écris ».

La tombe de Reverdy, à Solesmes, porte bien son nom, en lettres – redorées en 2006 grâce à moi. J’en suis fier, un peu. Je dirai pourquoi à qui me le demandera…

Survivre par ses livres ?

 

Livres de poésie

livres de peu de bruit

 

Il n’est que de tourner les pages

d’absorber tous les blancs

d’engranger le silence

 

Les mots écrits en noir

ne font pas plus de bruit

que les plumes du paon

 

Qui les lira dans les files d’attente

qui les pressera sur son cœur

sinon la femme au manteau blanc

qui se faufile entre les signes noirs

de la vie quotidienne

 

Odile Caradec

 

 

gide

 

arland

poulot

Tombeau Reverdy (8)

( 31 juillet, 2014 )

La lettre de juillet 2014

Il y a quelque temps, je rangeais de vieux numéros d’Aujourd’hui Poème, périodique littéraire au format d’un journal, qui paraissait au début du siècle, et je tombe, page 3, sur un poème qui, tout de suite me parle. Je relis…oui, j’y trouve bien la petite musique qui, pour moi, relève de la poésie. Et je constate que l’auteur ne m’est pas inconnu.

Un petit échange de mails et l’auteur accède volontiers à ma demande. Voici donc, pour introduire cette page,

L’arbre aux poètes

Les poètes

                (pauvres rameaux !)

sont bien malades

sur leurs branches.

 

Même les oiseaux leur préfèrent

la compagnie des singes

et le jacassement

continu des bécasses.

 

À chaque coup de vent

l’un d’eux tombe de l’arbre ;

ça fait un bruit de feuille

les jours d’enterrement.

 

À peine si l’on voit

frissonner les fougères.

 

                   Jean-Pierre Thuillat

 

***

Un blog n’est pas un site. Plus de spontanéité, de naturel, de familiarité ; mais un défaut : les pages s’accumulent, de mois en mois et, si l’on veut consulter une page ancienne, il faut faire défiler toutes les autres. Le lecteur peu motivé s’énerve et prétend ne pas trouver ce qu’il cherchait.

Le problème vient de notre vie actuelle : nous sommes tous des gens pressés. Bien que retraité, donc plus libre de gérer mon temps, je comprends le souci de ceux qu’un travail alimentaire retient longtemps hors de chez eux.

Mon blog est un peu le reflet de mon activité intellectuelle, encore que … l’essentiel soit ailleurs, dans ce Journal, très mal nommé puisque je n’y écris pas tous les jours, mais plus favorable à une réflexion que l’on préfère garder secrète un moment. Des confidences, on en fait cependant sur son blog. Celle-ci, par exemple : de même que je vais cesser d’écrire de la poésie (après un dernier poème, encore sur l’établi, et que j’ai intitulé provisoirement – je sais : c’est immodeste – « Mon Coup de dés »), je n’écrirai plus sur la poésie. Peur de radoter, de lasser. Du reste, qui peut prétendre avoir les compétences pour juger de la qualité d’un poème ?

Oublions tout cela. Si le poème me retient, m’incite à revenir en arrière, à relire pour retrouver l’émotion qui s’est glissée en moi à mon insu et le plaisir inanalysable d’un partage, d’une communion, bref : si le poème me parle, alors… peu importe qui en est l’auteur. L’impression d’un dialogue domine, et c’est comme si le poète était un ami avec lequel je poursuivrais une conversation entamée voilà longtemps.

C’est ainsi que, depuis un mois je dialogue avec Philippe Jaccottet à travers son œuvre groupée dans le Pléiade paru cette année. En 1991, le poète avait répondu à une enquête sur la poésie que lui proposaient mes élèves. Je n’ai pas tenté de prolonger le dialogue, conscient que je ne serais pas, pour lui, un interlocuteur bien intéressant. Je le regrette aujourd’hui, je sais que j’aurais eu beaucoup à apprendre.

D’un de mes poèmes arriverai-je à dire un jour : « Ce n’est pas moi qui ai tracé toutes ces lignes / mais, tel jour, une aigrette ou une pluie, / tel autre, un tremble, / pour peu qu’une ombre aimée les éclairât » ?

(Philippe Jaccottet, dans Cahier de verdure)

 

« Sauver la Poésie », mon texte de juin, m’a valu plusieurs réactions. En voici une, que son auteur m’autorise à publier ici. Je l’en remercie.

Message du 9 juillet, 16h20

Cher Claude Cailleau,

j’ai lu les pages publiées récemment dans votre blog, et je m’étonne un peu (beaucoup) de la constance avec laquelle vous revenez sur cet inépuisable sujet du vers libre, des poètes qui ne savent pas quand ils doivent aller à la ligne.

Méritent-ils (et leurs œuvres ) qu’on leur attache autant d’intérêt ?

Ne devraient-ils pas savoir que le vers libre n’est pas seulement question de coupes syntaxiques et d’unités grammaticales, mais question de rythme, de souffle, d’inspir, d’expir, de silence imposé à la voix, de suspens, de repos, de temps forts, de temps faibles, de syncope, de martèlement, de tam-tam, d’eurythmie, de cadence, de références à la prosodie traditionnelle, de musique « avant toute chose » ?…

Ne savent-ils pas cela ? Ne s’en doutent-ils pas ? Ne se sont-ils jamais interrogés là-dessus ?… Alors laissons-les s’interroger sur le moment où ils doivent aller à la ligne (incitons-les même à aller pêcher à la ligne) et lisons des choses plus sérieusement écrites. Par exemple ces vers de Jacques Depreux :

La mort est ton jardin

ta saison est la nuit

- la longue nuit des tombes sous la mer -

et ta main m’y conduit sur le sable du soir

Je me souviens d’une autre plage

et d’un matin

plus vaste que le jour

je me souviens d’une autre larme et d’un sourire

ancien sur l’hélice de l’aube

 

Ou ceux-là de Charles Dobzynski :

Il est mien, ce pays

Par la lèvre et la veine

 

J’y revis mes racines

Le feu rouge des ères

 

Sur chaque pierre brûle

Ma mémoire et mon nom

 

Cette terre est le livre

Où ma parole est d’herbe

 

Mon Dieu naquit du blé

Son feu mon seul miroir

        me reconnaît

 

En ce qui concerne les vers comptés et rimés selon la prosodie traditionnelle, et ces vers qui, selon vous, sont « de la prose », je pense, si vous me le permettez, que la question est mal posée.

Vous dites que les vers de Baudelaire La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse, etc, sont de la prose rimée. Soit. Mais à l’aune de ce jugement, j’ai du mal à voir si

Mignonne, allons voir si la rose, etc, c’est aussi de la prose rimée, ou si

Comme un vol de gerfauts hors du charnier natal, etc, c’est encore de la prose rimée, ou si

Frères humains, qui après nous vivez, etc, ou

Je meurs de soif, auprès de la fontaine, ou

Dictes-moi ou, n’en quel pays, /Est Flora… c’est toujours de la prose rimée . Et est-ce que

Je vis, je meurs : je me brûle et me noie, de Louise Labé, c’est encore de la prose rimée ? Et

Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, c’est toujours et encore de la prose rimée ?… On pourrait ajouter mille exemples encore… A ce compte, il faudrait mettre presque toute la production poétique des siècles passés dans la corbeille de « la prose rimée » !

En fait, la question est mal posée, je pense, parce que vous placez, ce me semble, le curseur de votre jugement à partir de la poésie « moderne », disons Rimbaud, Mallarmé, Apollinaire… Reverdy… semblant oublier malicieusement que la poésie qui a eu cours pendant les siècles précédents obéissait à des règles syntaxiques, recourait à des images, à des procédés métaphoriques et à des systèmes d’écriture poétique différents de ceux qui ont eu cours à partir de, ou après les poètes cités ci-dessus.

C’est comme si vous jugiez (pardonnez-moi cette comparaison) les anciens moyens de transport, la marche à pied, le cheval, la charrette à bœufs, la diligence, la malle-poste, à partir du train à vapeur ou du T.G.V.

Mais la poésie, dans les siècles précédents, se pensait, se concevait et s’écrivait différemment et, en effet, elle avait souvent, syntaxiquement à voir, avec la prose, parce que notre « modernité » poétique n’était pas encore passée par là. Vous voudriez que Baudelaire écrivît comme Apollinaire ou Reverdy ! Comme si, dans l’écriture poétique qui a traversé les siècles, il y avait une sorte d’essence intangible, de manière d’écrire qui eût été la VRAIE poésie. Mais la poésie, comme vous le savez, est multiforme, et la forme importe moins que l’esprit poétique qui s’en dégage.

Mais, pour aller dans votre sens, allez, dirais-je que :

C’est un trou de verdure où chante une rivière, ou

Ce toit tranquille où marchent les colombesetc, ou

Un soir de demi-brume à Londres/Un voyou qui ressemblait/A mon amour vint à ma rencontre/Et le regard qu’il me jeta/Me fit baisser les yeux de honte, ou

Sauras-tu jamais ce qui me traverse/Qui me bouleverse et m’envahit d’Aragon, ou

La salamandre surprise s’immobilise/Et feint la mort, d’Yves Bonnefoy, c’est aussi de la prose rimée ou versifiée ?…

Voilà quelques réactions en vrac, qui vous agaceront peut-être mais qui n’ont pour seul but que de nourrir le débat.

Très cordialement.

Michel

> Message du 09/07/14 16:28

 

> Cher Michel

>

> Merci d’avoir réagi à mon “Sauver la poésie ?” Je rends volontiers les armes, ne pensant pas être un spécialiste en poésie. Pas au point de pouvoir donner des leçons.

> Ce texte, c’est seulement la réaction d’un revuiste qui voit tomber dans sa boîte de prétendus poèmes qui lui paraissent relever de l’artifice.

> Je pense que beaucoup de ceux qui écrivent en vers libres actuellement vont à la ligne pour écrire en vers.

>

> J’ai dit quelque part, sur un guide destiné aux enfants, que pour moi (pour moi), la poésie se traduit par des images (elle donne à voir), un rythme, des sonorités, une musique (elle donne à entendre).

> Je sais, c’est simpliste, mais je pense que le rythme est très souvent lié à la syntaxe.

>

> Et je redis que…

(Ici, des vers d’un poète éditeur bien connu, qui se publie lui-même – passage censuré…),

c’est n’importe quoi.  Je n’aurais pas pris ça dans ma revue.

>

> Me suivrez-vous si je dis que, dans les poèmes de Ronsard, Heredia, Villon, Louise Labbé, Nerval que vous citez, c’est la syntaxe qui donne un rythme et justifie l’appellation de vers?

>

> Ce n’est pas moi qui ai relancé le débat sur l’utilisation du vers libre, mais Claude Vercey dans Décharge. Et il vient de faire écho à mon texte. Il faut croire que quelques poètes font réflexion sur leur conception de l’écriture de la poésie. C’est réconfortant. Nous recevons tant de choses impubliables.

>

> Je peux, si vous acceptez, éditer votre réponse sur mon blog. Vous me direz.

> Mon “Sauver la poésie ?” sera le dernier texte que j’écrirai sur le sujet.

 

> Bien à vous,

> Claude

 

Mon correspondant ayant accepté que je publie son message, je l’ai édité ici pour servir la cause de la poésie, avant de retourner à mes modestes activités de revuiste. Je n’écrirai plus sur le sujet.

 

Les textes du CRV 25, préparé par Jean-Marie Alfroy, le rédacteur en chef, nous sont arrivés il y a quelques jours. Huguette, la secrétaire de la Revue, a terminé la mise en page et nous donnerons le fichier à l’imprimeur à la fin d’août. Le numéro sera envoyé aux abonnés au début de septembre.

Vous y trouverez un beau dossier intitulé « Chanter la poésie », des poèmes, une page d’enfance originale, avec l’émotion à fleur de mots, un regard sur trois auteurs dans la rubrique « Lire et relire », la revue des revues, et un dernier salut à une grande Dame qui, pendant plus de 60 ans, a fait vivre dans nos mémoires le souvenir d’un poète mort à 31 ans. Hélène Cadou a rejoint René sur les hauts chemins de la poésie.

Achevé ce 29 juillet, alors qu’il commence de pleuvoir et qu’au jardin, le vent emporte les pétales des roses défleuries.  (Claude Cailleau)

« Le temps s’en va, le temps s’en va, ma Dame.

Las, le temps non, mais nous nous en allons,

Et tôt serons étendus sous la lame », écrivait Ronsard il y a bien longtemps.

 

Les trois photos… le passage du temps ! Avant, il faudrait placer celle qui figure au dos de mon récit Et je marche près d’elle ; et après, le dessin de Jacques Basse, que vous retrouverez en 4ème de couverture de mon anthologie Cocktail de vie )

Que passent les heures ! / Les fleuves vont à la mer, / et nous dans le temps.  (Cette fois, c’est de moi, et je vous salue bien.)

Photos Claude

( 2 juillet, 2014 )

La lettre de juin 2014. Au sommaire…

Un dernier rappel.

Des nouvelles du premier semestre.

Un ultime morceau de bravoure : « Sauver la poésie ! »

Une présence dans l’obscurité du bureau…

Et, pour finir, un salut à l’ami Florent.

 

 

Nouveau rappel, pour le bon fonctionnement des CRV :

Si vous souhaitez nous proposer des textes pour la revue, vous devez les adresser au rédacteur en chef :

Jean-Marie Alfroy  – 6 rue du Nivernais  – 18000  BOURGES

jm.alfroy@orange.fr

Les commandes et les abonnements sont toujours reçus chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

 

Bonjour à ceux qui ont la curiosité de s’intéresser à mon blog…

Alors que commence le second semestre de 2014, un premier bilan, plutôt satisfaisant…

Le transfert de responsabilités dans le cadre de la Revue s’est bien passé.  Les auteurs ont pris l’habitude d’envoyer leurs textes au rédacteur en chef. Dès le Cahier 25, le sommaire sera entièrement l’œuvre de Jean-Marie Alfroy.

Le Cahier 23 (dossier Bernard Grasset) a connu un beau succès. Le tirage de 160 exemplaires s’épuise peu à peu ; il ne nous reste que quelques exemplaires qui seront sur notre stand à Rochefort.

Pour le 24 ( dossier Pierre Garnier) nous avons augmenté le tirage afin de répondre à la demande des nombreux amis du poète. Le numéro sera aussi au Marché de la Poésie de  Rochefort sur Loire les 5 et 6 juillet. On y honorera Pierre Garnier au bistrot des poètes.

Ne disait-il pas : « Écrire des poèmes, c’est conjurer la mort. Chaque poème m’a toujours semblé une stèle » (propos rapporté par Francis Krembel sur le dépliant du Marché).

 

CRV 24

 

Le dossier : Pierre Garnier

Textes de

Patrice Coadou, Pierre Dhainaut,

François Huglo, Francis Krembel,

Isabelle Krzywkowski, Jacques Lardoux,

Martial Lengellé, Jean-Baptiste Para,

Jean-Louis Rambour, Lucien Wasselin

 

Vers et proses de

Jacques Allemand, Monique Christofilis,

Jacques Lardoux, Khalid El Morabethi,

Geneviève Roch, Françoise Vignet

 

Une page d’enfance de Jean-Pierre Majzer

Des jours entre les mots, de Michel Passelergue

Et la revue des revues

 

 

Après avoir beaucoup écrit et publié, j’ai décidé de ne plus m’aventurer sur les chemins de la poésie. Mon avant-dernier poème vient de paraître dans la revue 7 à dire. Il a pour titre « Miroir brisé » et est dédié à PH. J.  l’étoile discrète ». Ceux qui me suivent depuis un moment devineront qui se cache derrière ces initiales.

Ensuite, il y aura un long poème (encore sur l’établi). Composé d’une seule phrase, cet ultime message en vers s’étire actuellement sur 25 pages ! Un exploit comme un autre. Le plaisir pour l’auteur d’explorer un univers, celui de son temps personnel. En hommage au Maître, je lui donne (provisoirement) pour titre : Mon coup de dés . Lorsqu’il me semblera que je ne peux plus rien pour ce poème, une page sera tournée.

 

Au dernier trimestre de l’année 2013, Claude Vercey posait la question : « Pourquoi aller à la ligne ? » J’aurais voulu réagir ; le temps m’a manqué. Mais, aux commandes d’une revue depuis six ans, j’avais reçu tellement de textes prétendus poèmes par leurs auteurs et qui, pour moi, n’avaient rien à voir avec la poésie, que jour après jour j’ai commencé à écrire…

Le texte, le voilà. Je lui ai donné pour titre

Sauver la poésie ?

 

         – Êtes-vous poète ? lui demandai-je.

         – À plus d’un titre, répondit-il 

                                                 (Claude Vercey)

Quand, en 2008, j’ai créé Les Cahiers de la rue Ventura, je ne pensais pas qu’ils allaient fournir à mes recherches sur l’écriture de la poésie, un prétexte pour tenter d’éclairer ce qui a toujours été pour moi une énigme : quand peut-on dire d’un texte  « Voilà de la poésie » ?

Directeur d’une revue littéraire, je reçois beaucoup – trop – de textes que leurs auteurs appellent poèmes – « vers disloqués, squelettiques, embryons de messages avortés, délires de fonds de tiroirs », écrivais-je dans un article du n° 9, en août 2010. Mon jugement n’a pas changé.

Comment persuader ces auteurs que le poème ne vient pas tout seul, comme le croient certains, qui se disent poètes. Cet été-là, les enveloppes tombaient dru dans ma boîte à lettres, contenant des liasses de feuillets sur lesquels s’étiraient des vers brefs, à la limite de l’inexistence, composés de deux ou trois mots, un seul parfois, comme si leur auteur manquait de souffle pour aller au bout de la ligne. Et toujours, sans modestie excessive, la formule qui me faisait bondir : « Je vous envoie des poèmes pour votre revue. » (Comme s’il était évident que nous allions publier le chef-d’œuvre. Quand le Comité de lecture m’avait donné un avis négatif, j’écrivais aux soi-disant poètes, leur annonçant toujours le refus avec courtoisie, leur conseillant de travailler, parfois de s’adresser à une revue que je savais plus ouverte que la nôtre. Beaucoup m’ont remercié de ma gentillesse (c’est le mot qui revenait souvent). Deux se sont montrés vraiment désagréables et m’ont toisé de toute la hauteur de leur prétendu talent ! L’un officie dans le cadre de la respectable Académie de Bretagne ; l’autre, une femme, égare sa syntaxe dans le dédale de constructions hasardeuses, et s’aventure avec autorité dans un lexique approximatif. Tous deux, sûrs de produire des chefs-d’œuvre.

Que cherchais-je, m’efforçant de guider les auteurs malheureux ? La question me revient au moment où, un ami ayant accepté le poste de rédacteur en chef de mes Cahiers, je lui cède progressivement la gestion des sommaires. Et de me demander : que faire pour sauver la poésie ?

Car elle me semble vraiment en danger.

 

Commençons par la poésie traditionnelle…

« Monsieur prit son chapeau et sortit à 5 heures ». Voilà un alexandrin. Personne ne dira que c’est de la poésie.

En revanche… dans « Comme un navire a une voie d’eau, j’ai une voie de tristesse. Je fais détresse de toutes parts. Je fais larmes de partout », la poésie est bien présente selon moi, bien que l’auteur (Claude Roy, La Fleur du temps, Journal 1983-1987, Éd.Gallimard,)  ait choisi la prose pour s’exprimer. Mais comment a-t-elle pu se glisser dans ces phrases ? Sans doute par l’emploi déplacé des mots, s’appuyant sur l’analogie. Jean Tardieu disait qu’il y a poésie « chaque fois qu’un mot en rencontre un autre pour la première fois ». Et rappelez-vous la définition que donnait Pierre Reverdy de l’image : « L’image est une création pure de l’esprit. Elle ne peut naître d’une comparaison, mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées… » (Pierre Reverdy dans sa revue Nord-Sud n° 13 de mars 1918, texte repris dans Le Gant de crin.)

 

« Ces mots qui se déplient dénudent mon silence », écrit Pierre Torreilles dans La Voix désabritée (Pierre Torreilles, La Voix désabritée, poème, Éd. Gallimard.). Voilà qui donne raison à Tardieu ; les images, le mystère du mot qui va plus loin que son sens, de la parole qui se cherche : voilà pour la technique. Mais le message aussi importe : dans le poème, il y a toujours révélation de l’être, confidence involontaire du poète – tout ce qui se devine derrière les mots. Reverdy affirmait que dans un recueil de poèmes un personnage se promène, l’auteur, à découvrir entre les lignes. Et Max Jacob de dire à ses jeunes amis poètes : n’oubliez pas que « sans émotion il n’y a pas de poésie ». J’ajouterai que la vraie poésie s’écrit entre ombre et silence. Il faut y entrer comme dans une église.

Comparons maintenant deux types d’écriture…

Le poète qui écrit en alexandrins ou en octosyllabes, court le risque de la prolixité et d’avoir à utiliser des chevilles pour les besoin du mètre ou de la rime. Aucun des poètes qui utilisent la prosodie traditionnelle n’y échappe. Le risque est grand aussi d’écrire de la prose rimée. « La servante au grand cœur dont vous étiez jalouse et qui dort son sommeil sous une humble pelouse, nous devrions pourtant lui porter quelques fleurs : les morts, les pauvres morts ont de grandes douleurs ».  Je sais que je vais faire crier dans les chaumières : ces phrases sont de Baudelaire et je dis que ce n’est que de la prose rimée.

Heureusement, Paul Valéry, dans ses Cahiers (Paul Valéry, Cahiers II, Bibliothèque de la Pléiade, NRF, Poésie IX, 774.), vient à mon secours : « Le vers est rare chez les Français. Nos vers pour la plupart n’en sont pas… En français, le vers qui contraint le diseur, qui l’oblige à ne pas lire comme prose, est rare. Il est difficile à réaliser… »

Très bien ; mais si le poète choisit d’écrire en vers libres, c’est pire, souvent une vraie catastrophe. L’art naît de contraintes et meurt de liberté, dit-on (Léonard de Vinci ? André Gide ? D’autres, sans doute…). Cette liberté-là risque bien de tuer la poésie. Combien de poèmes n’ont rien à voir avec elle, pas plus dans l’écriture que dans le message ?

J’accuse… j’accuse certains poètes d’écrire sans faire réflexion sur leur art. D’aller à la ligne sans savoir pourquoi, d’utiliser le « peigne aux dents cassées » du vers libre (formule d’Aragon, reprise par Jacques Charpentreau dans Le Coin de Table n° 57) sans pouvoir justifier leur choix. Et d’aller plus loin, parfois, copiant sans scrupules le Reverdy des années 1910, qui affirmait que la disposition typographique d’un poème dans la page est déjà une ponctuation. L’imiter en décalant le vers au hasard vers la droite de la page pour occuper tout l’espace est fort périlleux. L’artifice apparaît vite. Et si vous fouillez dans ces blocs de mots qui dérivent dans la page, c’est en vain que vous y chercherez l’homme : il n’y a personne ! Il n’y a rien ! Vous évoluez dans un vide abyssal ; vous errez, seul vivant dans l’étrange désert de signes. Devant un tel gâchis, peut-on s’étonner que la poésie ait de moins en moins de lecteurs ?

Si je devais donner un conseil aux jeunes poètes, ce serait de suivre celui de Boileau : « Vingt fois sur le métier (moi, je dis : l’établi) remettez votre ouvrage ; / Polissez-le sans cesse et le repolissez : / Ajoutez quelques fois et souvent effacez » (Boileau, Art poétique.). N’écoutez pas Reverdy quand il affirme, dans « Le Livre de mon bord » : « un bon poème sort tout fait… La retouche … risque de tout abîmer » (Pierre Reverdy, Le Livre de mon bord, Mercure de France ). Lui-même, d’ailleurs, ne s’est pas privé de « retoucher », au moment des rééditions.

Je leur conseillerais aussi de douter, d’accepter le regard de l’autre, et la critique. De ne pas croire qu’ils écrivent tous les jours des chefs-d’œuvre.

Dans Le Coin de table, Jacques Charpentreau nous dit que l’alexandrin rimé a duré des siècles avant d’être déclaré ringard, alors qu’il a suffi de 100 ans pour que le vers libre épuise ses possibilités – ce qui conduit les poètes qui veulent faire du neuf aux excès ridicules que nous connaissons actuellement.

Nous sommes plusieurs dans le Comité des Cahiers de la rue Ventura à penser que la prose sauvera la poésie. Quand vous écrivez en prose, ce n’est plus l’apparence du texte qui peut faire penser qu’on est bien devant un poème, mais le contenu, les images, un rythme, des sonorités, une musique ; et là, le soi-disant poète ne pourra pas tricher.

Reste toujours la question que devraient se poser tous les poètes : qu’est-ce que la Poésie ? S’ils n’y répondent pas, cela devrait au moins les aider à se montrer exigeants avec eux-mêmes.

Claude Cailleau,  Sablé le 5 avril 2014

 

J’avais reçu par le Net, en pièce jointe, des poèmes d’un inconnu – envoi qui avait dû être fait à plusieurs revues en même temps, parce que leur auteur n’avait peut-être qu’à moitié confiance en ses vers. Je les avais transmis au Comité pour avoir un avis. Ayant noté l’adresse informatique de l’inconnu, je l’ai glissée dans la liste des auteurs que je préviens lorsque paraît une nouvelle page sur mon blog.

Ayant fait, moi aussi, un envoi groupé (avec adresses masquées, pour la tranquillité de chacun), je reçois en retour un mail très bref : « Mais je ne vous connais pas, vous. » Et une signature. Le propos m’a plu, et intrigué. Je n’y voyais nulle agressivité ; de la curiosité, plutôt. J’ai répondu, et notre échange a commencé. Parfois, plusieurs mails dans la journée. Nous avons sympathisé. Parlé de tout et de rien. De notre travail, de notre famille. De notre vie. Merveilleuse invention que le Net, quand elle provoque ces rencontres amicales !

 

Trois petits poèmes de Florent, pour clore cette page du blog de juin 2014…

 

Poussière

 

J’ai embrassé tes silences

Des pins funambules

Aux manteaux nus

Les rocs s’évanouissent

Comme des ombres

La mer contemple

Ce vieil homme

Emportant ses souvenirs futurs

 

Insouciance

 

Te souviens-tu

Des chemins innocents

où dans l’ombre des tourments

Ton cœur dépouillé courait

Comme une fleur sauvage

L’hiver se lamente

sous le manteau d’étoiles

 

Latitudes

 

Que l’on danse sur ma tombe

Cette vieille barque

Où personne ne dort

Et ces falaises d’inconscience

Qui murmurent

Lorsque je n’y serai plus

 

Florent Jakubowicz, que nous avons publié dans le Cahier n° 20.

 

(Les lecteurs de mes livres sauront pourquoi j’ai choisi ces poèmes, pourquoi ils me parlent, particulièrement. « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es. »)

aubureau

Dans le silence et l’ombre du bureau, stylo en main (la vieille habitude)  un temps pour l’écriture…

( 5 mai, 2014 )

La lettre de mai 2014…

Rappel :

Si vous souhaitez nous proposer des textes pour la revue, vous devez les adresser au rédacteur en chef :

Jean-Marie Alfroy  – 6 rue du Nivernais  – 18000  BOURGES

jm.alfroy@orange.fr

Les commandes et les abonnements sont toujours reçus chez

Les Amis de la rue Ventura

9 rue Lino Ventura

72300  SABLÉ-SUR-SARTHE

 

Et  maintenant, si vous avez un peu de temps, voici, rédigé, un entretien qu’on peut encore entendre, avec les imperfections du direct, sur RCF61 (émission « Dieu écoute les poètes »)

 

Roland Nadaus :

1 …Claude Cailleau, vous êtes romancier, poète, essayiste et vous animez une revue littéraire : Où puisez-vous cette énergie ?

L’âge, cher ami. L’âge. J’ai 77 ans. Autant dire que la vie est un chemin dont je commence à entrevoir la fin. Pas de mélancolie. Non, seulement du réalisme. À mon âge, on se sent un peu pressé par le temps.

Le temps est au centre de ma recherche en littérature.

Mes grands-parents sont morts avant d’avoir atteint 60 ans ; mes parents un peu avant 80 ans ; Dans la logique des choses, pour moi, l’issue devrait se situer peu avant 100 ans. Vous voyez que je suis optimiste. Mais je me sens un peu pressé :

J’ai encore beaucoup de livres à écrire.

Je travaille de 10h à 19 h tous les jours. Je suis en cela les conseils de Georges Jean, qui fut mon professeur dans les années 50. A 90 ans, il me disait encore : « je prépare une conférence sur Le Clézio. Ecrire fait travailler les neurones ».

J’ai enseigné pendant 41 ans. J’aimais passionnément mon métier. Mais je suis passé à la retraite sans regrets excessifs. À la fin, je m’entendais plutôt bien avec mes élèves mais le métier est dévoreur de temps, contrairement à ce que certains pensent, et stressant, terriblement.

La retraite venue, j’ai eu plus de liberté, mais je  travaille autant.

Quand on gère une revue, le travail est permanent.

Le courrier, le téléphone, l’enregistrement des textes, la préparation des dossiers sur les écrivains, du contenu des numéros (parce que je ne me contente pas, comme certains, de publier des poèmes de la première à la dernière page) tout cela prend du temps.

Heureusement, ma femme m’aide dans ce travail. Sans elle, pas de revue.

Il me reste chaque jour quelques heures pour moi, je veux dire pour mes travaux d’écriture… des articles pour des revues, des recherches pour un roman en cours, mon journal (quand je trouve le temps) et la poésie (j’ai toujours un ou deux poèmes sur l’établi, qui s’étoffent, se modifient : je suis de naturel perfectionniste.

Quant aux trois publications de cette année 2013,

 Je sais : trois livres en 5 mois, c’est trop. L’événement m’a un peu cassé, ce qui fait que je n’ai pas fait au dernier la publicité qu’il aurait fallu. Vous le savez comme moi, on envoie les tapuscrits aux éditeurs ; ensuite on n’est plus maître des événements. C’est eux qui décident des dates de parution.

Heureusement, avec Internet, le livre se vend presque tout seul.

Des trois livres il faut dire aussi que deux d’entre eux sont des regroupements de textes parus en revues dans la dernière décennie.

« Cocktail de vie », chez Éditinter, est une anthologie  personnelle : je n’ai eu qu’à faire un choix et organiser l’ensemble avec de brefs textes pour introduire les fragments choisis, ou les commenter.

« Sur les Feuilles du temps » (chez Écho Optique)regroupe des poèmes parus dans les revues Multiples, 7 à dire et Pages insulaires depuis l’an 2000.

Seul le récit « Et je marche près d’Elle », paru aux éditions Durand-Peyroles, est une création pure. Un gros travail qui marque l’aboutissement de ma recherche sur l’écriture romanesque.

2 Vous avez été professeur de lettres et vous avez animé des ateliers littéraires en milieu scolaire. Pouvez-vous évoquer cette période importante de votre vie ?

On n’enseigne pas pendant des décennies sans ressentir comme une contrainte la rigidité des programmes. En collège, vous ne travaillez que sur 4 niveaux, avec des œuvres imposées qui changent peu (en 4ème, vous ne pouvez échapper au Cid, à l’Avare ; en 3ème, à Horace, à Andromaque et aux Femmes savantes) au bout d’un moment, vous avez l’impression de tourner en rond.

Les élèves changent. Pas les textes.

Ce que vous avez envie d’améliorer, d’enrichir, aussi, au bout d’un certain temps, c’est la relation avec l’élève.

Je voulais que les ados et moi, nous ayons les mêmes objectifs, que nous marchions du même pas vers quelque chose que nous aurions défini ensemble. Avec toujours, inavoué, le désir de les faire lire.

La première activité que je leur ai proposée était l’enregistrement de livres pour des classes d’enfants aveugles.

Je voulais que des enfants parlent à d’autres enfants qui n’étaient pas aussi favorisés qu’eux. Le résultat a dépassé mes espérances. Les journaux, la télé se sont intéressés à nous ; c’était gratifiant pour les élèves. Nous avons eu droit à une belle publicité.

Mes ateliers reposaient aussi sur une correspondance suivie avec les écrivains.

A Ingrandes sur Loire, en 90-91, nous avons menée une grande enquête sur la poésie. Plus de cent poètes nous ont répondu.

Nous avons créé une revue pour présenter  ces réponse et des inédits que nous ont confiés les poètes.

Et pas n’importe qui : nous avons publié des poèmes ou proses  de Yves Bonnefoy, Jean-Claude Renard, Philippe Jaccottet, Jean Grosjean, Franck Venailles, Emmanuel Hocquart, Claude Roy, Hervé Bazin, Andrée Chedid, Guillevic, et beaucoup d’autres.

A propos du n° 2 de la revue d’Ingrandes, un auteur nous a dit que notre sommaire était plus prestigieux que celui de la NRF ! Et c’était vrai.

Mais je disais toujours aux élèves qu’on ne peut pas écrire à un poète si on n’a pas lu ses livres. D’où une frénésie de lecture chez les jeunes qui venaient à ces ateliers.

Pour eux comme pour moi, de beaux moments de partage.

3 Vous êtes romancier et votre roman « Stef et les Goélands » paru aux Éditions Julliard, a été couronné par l’Académie Française ; cependant c’est bien la poésie qui vous habite prioritairement. Quels rapports établissez-vous entre ces deux facettes de votre travail ?

Roman, poésie : tout est lié.

Quand je lis un roman, je cherche toujours l’homme qui se cache derrière les mots, c’est-à-dire l’auteur. L’intrigue, les personnages, tout vient du romancier, si bien qu’on en apprend beaucoup sur lui en lisant son livre.

M’étant toujours intéressé  à mes semblables, je suis un fan d’autobiographie. J’ai travaillé, avec ma femme,  pendant une dizaine d’années dans le cadre de l’association pour l’autobiographie qui recueille et recense des récits de vie qu’elle met à la disposition des chercheurs.

Et j’ai fini par commencer l’écriture de ma propre autobiographie. Ce sont de brefs flashes  de souvenirs. Mais, pour être plus à l’aise, et marquer une distance par rapport à mon sujet,

je l’ai écrite à la 3ème personne. Au lieu de dire « je », je dis « l’enfant », « le jeune homme », « le vieil homme ». Et quand un hebdomadaire m’a proposé de publier ces mémoires en feuilleton,

j’ai pris un pseudonyme, tout en restant dans le cadre de la famille, puisque j’ai signé du prénom et du nom de mon grand-père maternel : François Moreau ; j’ai plaisir à écrire son nom aujourd’hui, parce que lui ne devait pas le faire souvent : il était illettré.

La poésie, pour moi, participe du même mouvement. Ce qui est important dans un poème, c’est le non-dit, ces confidences qui y sont cachées, venues là, parfois, à l’insu du poète.

Confidences que parfois il y a cachées, sans donner toujours toutes les clés qui permettraient au lecteur d’entrer dans son poème par la bonne porte.

Un exemple, tenez…

Dans les années 80, j’avais publié dans Traces, la revue de Lavaur, un poème que j’avais intitulé « Traces », parce qu’on y trouvait les traces qui restaient dans mon souvenir de scènes vécues dans mon enfance. Ces scènes n’étaient pas décrites. Quelques allusions seulement, parce que j’avais travaillé sur les atmosphères.

Mon poème, je le relis et je me dis : je n’ai pas été assez loin. Je l’ai réécrit trois fois, gardant pour chaque strophe le même point de départ. Et la même progression, pour l’ensemble.

Je ne sais pas si ce que je dis est très clair. Mais je me suis trouvé à la tête de quatre poèmes dont les strophes étaient interchangeables, si bien que le lecteur pouvait, comme pour les sonnets de Queneau, par le procédé du patchwork, composer une multitude de poèmes. Le plus curieux, c’est qu’ils  transmettaient tous le même message..

Mais toujours dans le flou de la poésie. Si bien que, lorsque j’ai confié les poèmes à l’artiste qui devait les illustrer, j’ai joint pour chaque strophe le récit de la scène qui en était le point de départ. Afin qu’elle en sache un peu plus.

Comme Nietzsche, je dirais bien que « j’ai toujours mis dans mes écrits toute ma vie et toute ma personne » et que « j’ignore ce que peuvent être des problèmes purement intellectuels ».

Mais je comprends Char qui – selon Paul Veyne – lorsqu’il avait écrit un poème, n’avait de cesse de mettre de l’ombre dans la lumière. « Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver » (René Char).

Pourquoi je vous raconte tout cela ? Parce que c’est ainsi que j’explique mon choix du poème comme premier mode d’expression… à cause de tout ce qu’on peut y dire sans le dire vraiment.

4 On vous l’a souvent demandé, sans doute : comment êtes-vous devenu poète ? Des lectures ? Des rencontres ?

Impossible de dire comment je suis devenu poète. Et le suis-je ?

Une précision : je ne me dis pas poète. J’écris ce que je crois être de la poésie. Mais si vous me dites que je suis poète, je veux bien essayer de vous croire.

Pourquoi cette réserve ? Parce que j’ai vu trop de gens se parer de ce titre, qui écrivaient de la poésie de cuisine, et se disaient poètes, sans se rendre compte qu’ils étaient ridicules.

Je n’ai aucune prétention à commenter cela. J’écris, c’est tout.

Je pense que le point de départ a été la lecture des poètes, le plaisir que j’y trouvais. À 15 ans, du « classique » : Musset, Mallarmé, Valéry. Et l’envie (je sais, ce n’était pas modeste) de les imiter.

Pas de rencontres, pas d’influence, sinon, peut-être, celle de Georges Jean, mon professeur de second cycle, qui nous lisait les poètes contemporains : Eluard, Aragon, Queneau, Cadou… et prônait la concision.

Je me rappelle avec émotion que la meilleure note qu’il ait mise à un de mes devoirs, c’est lorsqu’il nous avait demandé de pasticher des poètes !

5 Vous avez donc fondé une revue, Les Cahiers de la rue Ventura, Pourquoi cette aventure ?

J’ai expliqué sur mon blog (c’est un des premiers textes) pourquoi, en 2008, à 72 ans (il fallait le faire) j’ai créé les Cahiers de la rue Ventura.

Avant le premier numéro d’une revue, il y a toujours une histoire, celle de son créateur.

Mon parcours littéraire commence dans les années 50. Il a été jalonné de publications mais surtout de rencontres, d’échanges avec des écrivains : Roger Martin du Gard, Marcel Arland, Henri Troyat, Hervé Bazin, Julien Gracq. Je ne cite que les plus connus. Il y en eut beaucoup d’autres. Je veux ajouter Jacques Brosse merveilleux écrivain, grand prix de l’Académie Française dans les années 80.  Beaucoup d’autres, bien installés dans le monde des lettres.

Quand j’y pense, je me dis que j’ai eu une chance inouïe que ces grands auteurs s’intéressent à moi. A certains, je n’ai pas osé avouer que j’écrivais aussi. Je me suis présenté seulement comme lecteur.

D’autres au contraire ont été des guides pour le modeste tâcheron des lettres que j’étais.

Ils m’ont tous reçu chez eux, sauf Arland, qui m’accueillait dans son bureau de la NRF (entre 11h et 13h30 ; je me demande à quelle heure il déjeunait).

J’ai bien sûr parlé  d’eux dans des articles qui ont paru dans des journaux, ou des revues. Ce n’était pas suffisant.

J’ai ressenti comme une obligation, un devoir,  le besoin de leur rendre hommage, de leur marquer ma reconnaissance. Hommage posthume souvent ; mais c’était aussi le désir de faire rouvrir leurs livres trop oubliés. Des livres qui m’avaient passionné.

En 2008, donc, j’écris tout seul ( ! ) tous les textes du n° 1 des Cahiers de la rue Ventura consacré à Julien Gracq. Une quarantaine de pages. C’est à la fois modeste et ambitieux.

Puis je fais savoir que j’ai créé une revue. Très vite les amis me rejoignent.

Les auteurs nous envoient des textes. Les abonnements progressent et se stabilisent autour d’une centaine. (Chiffre dépassé aujourd’hui : nous avons 112 lecteurs). Nous tirons chaque numéro à 130 exemplaires, parfois : 150. Le reste se vend dans les salons du livre ou à partir du blog, par relations. Les autres revues parlent de nous. Nous avons été deux fois « la revue du mois » de Décharge.

Ma femme assure le secrétariat. Nous avons maintenant un rédacteur en chef : Jean-Marie Alfroy, un comité de lecture, un illustrateur attitré. Il est discret, mais c’est important, la collaboration d’un artiste.

Dès le début, j’avais en tête une ligne éditoriale précise :

Le contenu de la revue ? On y trouve des dossiers, périodiquement (Deux, déjà, pour 2014 : sur Bernard Grasset et sur Pierre Garnier), de la poésie, des pages d’autobiographie, des chroniques sur les arts. À partir du n° 25, il n’y aura plus de notes de lecture. Seulement une « revue des revues », parce que, dans ces périodiques, c’est « la littérature à l’état naissant » qui s’offre au lecteur, et que j’ai toujours envie de découvrir.

Au bout de 23 numéros, la revue est rodée. Ça fonctionne sans heurts importants. Nous recevons trop de textes, trop de services de presse. C’est la rançon d’un certain succès. Et ce n’est pas agréable d’avoir à rédiger des lettres de refus, pas plus que d’avoir à laisser sur la touche des livres arrivés en S. P. D’où la disparition des notes de lecture.

6 Vous êtes Sarthois mais la Bretagne est très présente dans vos écrits – et donc probablement dans votre vie – Vous pouvez nous en dire plus ?

Je dis souvent que la Bretagne est ma 2ème patrie, bien que mes père, mère et ascendants soient tous nés dans la Sarthe.

Je me suis marié à Port-Louis, petit port situé à l’entrée de la rade de Lorient. Sa citadelle, autrefois, défendait le passage.

Quand nos enfants étaient petits, nous passions là nos vacances d’été. Mon beau-père était percepteur à Port-Louis.

Quand j’ai rédigé mon premier roman, celui qui est paru en 71 chez Julliard, tout de suite j’ai pensé à Port-Louis pour le cadre – même si la ville n’est jamais nommée dans ce livre que j’ai voulu en dehors de toute époque. La quête du bonheur de Stef,  le héros du livre, aurait très bien pu se passer au Moyen-Age.

En revanche, La Bretagne et Port-Louis se retrouvent dans tous mes livres, sauf, évidemment, dans la biographie de Reverdy.

Port-Louis, Stef y erre encore. Il m’arrive de l’y rencontrer sous les traits d’un gamin, en me promenant.

En face du port, il y a l’île Saint-Michel où Yves, le personnage d’un autre de mes romans, s’est caché pour échapper aux gendarmes. Je raconterai un jour l’histoire de cette île qui abrita un prieuré, puis un lazaret ; minée par les allemands et nettoyée après la guerre, elle est toujours propriété de l’armée.

Enfin les personnages de mon récit paru en juin 2013, « Et je marche près d’Elle », vivent à Port-Louis. On s’y promène sur le Chemin du Lohic, le long de la côte ; le mystérieux personnage principal y a un studio face à l’embarcadère de Gâvres. Sur la couverture du livre, en sous-titre, on peut lire : « Retour au Port-Louis ». L’expression se retrouve sous le titre de mon livre « Le Roman achevé ». Il y a dans cette ville de Port-Louis un superbe cimetière marin. Je m’y verrais bien reposer un jour, si je n’étais attaché par toutes mes racines à la terre de mes pères.

7 Quelle question auriez-vous aimé que je vous pose ? Et qu’auriez-vous répondu ?

Deux questions – banales, excusez-moi.

La première ? Comment écrivez-vous ?

Reverdy disait qu’il ne faut pas corriger un poème, qu’on risque de l’abîmer. Cela ne l’a pas empêché de corriger certains de ses poèmes avant des rééditions.. Quand on regarde de près ses corrections, on s’aperçoit qu’elles visent seulement à rendre pairs des vers qui ne le sont pas, soit par ajout d’un ou deux mots, soit en regroupant deux vers en un seul.

Ma méthode est différente. J’explique cela dans l’introduction de mon livre « Le Roman achevé » qui, comme le livre d’Aragon auquel mon titre fait penser, est un poème. J’ai intitulé le texte : « Histoire du poème »

Pour le Roman achevé, donc, j’ai commencé par 16 pages de prose. En les relisant, je me suis aperçu qu’il y avait là un rythme et des images. J’ai mis en vers ces pages de prose. Résultat : cela a donné une cinquantaine de pages. J’y revenais souvent, pour creuser le propos, Je ne retranche jamais, j’ajoute toujours. Cela a donné 113 pages de vers qui ont paru sous forme d’un livre d’artiste avec de très belles illustrations de Marie-Thérèse Mekahli; les 95 exemplaires sont partis très vite et les Éditions du Petit Pavé ont accepté de le publier en édition courante Pour cela, je l’ai entièrement réécrit en versets. Le livre a 92 pages et ne coûte que 8 euros ; Je dis que c’est le livre de poche de la poésie.

Ce travail autour du texte, c’est ce que j’appelle ma petite cuisine. J’explique de temps en temps devant un public comment je travaille et je montre mes manuscrits et tapuscrits. Je ne suis pas comme Julien Gracq qui disait qu’il n’était « pas partisan de faire visiter aux invités les cuisines ». Pour donner un exemple, j’ai toujours été fasciné par les états manuscrits de l’Anabase  de Saint-John Perse. Je les ai longuement étudiés ; c’est passionnant.

La deuxième question, c’est pourquoi écrivez-vous ? Banal, me direz-vous. Un mot, cependant…

Quand j’interviens dans les écoles, et que les élèves me posent cette question, je réponds : pour ne pas mourir.

Roger Martin du Gard écrivait dans son journal que si on fait confiance à sa famille pour survivre, on en a pour 60 ans au plus. Et c’est vrai : qui peut faire le portrait du père de son arrière-grand-père ?

Je me dis qu’un jour, longtemps après ma disparition, il se trouvera bien quelqu’un  pour sortir un  de mes livres d’une bibliothèque et le feuilleter. Alors je revivrai un moment.

Parce que je suis présent dans chacun de mes livres.

Quant aux romans… pourquoi il m’arrive d’en écrire ?

Je pense qu’il serait dommage de ne pas donner à tous les personnages qui m’habitent une chance d’exister. Et en même temps, à moi, une chance d’exister à travers eux, puisqu’ils sont  nés de mes expériences, créés avec le matériau de ma vie.

Rédigé, cet entretien, pour répondre aux questions de Roland Nadaus dans l’émission « Dieu écoute les poètes » sur RCF 61, en septembre 2013, et relu, complété le 10 avril 2014 (alors que je viens d’ajouter une unité au nombre de mes années), pour une publication sur mon blog, à l’adresse des amis qui me suivent  depuis longtemps dans mon travail.

                                                                                                                Claude Cailleau

Sur la photo ci-dessous, l’auteur, lors d’une séance de lecture, quelque part en France. Moment, féerique, de partage avec un public.

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( 9 avril, 2014 )

9 avril 2014 – mon printemps de la poésie

Cahier 23

 

Les Cahiers de la rue Ventura

N° 23

Dossier : Bernard M.-J. Grasset

 

Textes de

Geneviève Roch, Bernard Grasset,

Françoise Nicol, Jean-Claude Coiffard,

Éliane Biedermann, Jean-Pierre Boulic, Pierre Kobel, Gérard Paris, Colette Nys-Mazure, Gérard Bocholier,

Eva Gentes, Éric Simon, Jean-Louis Vieillard-Baron, Jean-Paul Resweber

 

 

Vers et proses de

Jacques Lardoux, Yves Le Marchand, Olivier Massé, Jacqueline Persini-Panorias, Monique Saint Julia,

Arnaud Talhouarn, Bruno Thomas 

 

Des jours entre les mots (Journal de traverse 2) par Michel Passelergue

 

La chronique de Jean-Marie Alfroy

(Un chant du cygne à Copenhague)

 

Et les notes de lecture 

Imprim’photo

En mars, le 15, j’étais à l’Herbaudière, en l’île de Noirmoutier, où, dans le cadre de la semaine de la francophonie, je donnais une causerie sur le thème « Poésie et autobiographie ». Propos illustré par des lectures (textes de Montaigne, J.J. Rousseau, Hugo, Marie Noël, Jean-Claude Pinson, Queneau, René Guy Cadou, etc.)

Le 22, je tenais le stand d’un de mes éditeurs, le Petit Pavé, au salon de poésie de La Suze, où j’ai eu la surprise de me faire interviewer par Christophe Jubien, pour une radio. Le motif ? ma revue. Occasion de rappeler que les Cahiers de la rue Ventura se portent bien. Très bien même, puisque nos abonnements ont augmenté. Le n° 23 a été tiré à 160 exemplaires. Dans ce numéro (voir ci-dessus) un important dossier Bernard Grasset. Et l’annonce d’un changement prochain dans la Revue.

le 24, invité par deux clubs de lecteurs du Mans et de Sablé, j’officiais à Solesmes. Le matin, j’emmenais le groupe (une trentaine de personnes) sur les pas de Reverdy. Et l’après-midi, je répondais à leurs questions concernant mon Cocktail de vie paru en janvier 2013 chez Éditinter. Un passionnant échange sur l’écriture des poèmes, car il semble que ce soit la poésie qui ait intrigué le plus grand nombre de lecteurs.

 L’anthologie Cocktail de Vie est toujours en vente chez votre libraire ou sur Amazon.

L’autre jour, fouillant dans des dossiers, je retrouve un texte que m’avait adressé mon ami Jean Billaud. Il me proposait de le publier dans les cahiers de la rue Ventura. Ce devait être en 2010. À cette époque, pour des raisons de déontologie, j’évitais de parler de mon travail littéraire dans ma revue. Mais, conseillé par quelques amis (qui m’ont remontré que mes confrères ne s’en privaient pas), j’ai commencé à publier quelques notes de lecture sur mes livres et personne n’a protesté. Au moment où jean-Marie Alfroy prend peu à peu les commande des CRV (il sera entièrement en charge des sommaires à partir de l’été 2014, et déjà, c’est lui qui, dans le n° 24 sera l’auteur de l’éditorial et choisira les poèmes à publier), j’ai décidé, avec son accord, de me réserver une page dans chaque numéro, pour continuer de participer à l’Aventure. Peut-être devrai-je négocier pour avoir deux pages sur les 62 de chaque numéro : je suis plutôt de naturel bavard. On verra…

J’ai un peu perdu le fil de mon discours, excusez-moi. Je voulais introduire le bel article que Jean avait rédigé sur mon Roman achevé, un livre paru aux Éditions du Petit Pavé en 2009. Je lui laisse la parole (si l’on peut dire).

Le Roman achevé de Claude Cailleau (Le Petit Pavé, 2009)

« Quel regard le lecteur portera-t-il sur ce témoignage ? » se demande Claude Cailleau au terme de sa préface. Cet article voudrait apporter une réponse.

Il s’agit bien, en effet, d’un texte qui témoigne, avant de se poser comme poème. Le Roman achevé (clin d’œil à Aragon) s’affirme d’abord comme une œuvre à tonalité philosophique, métaphysique, façonnée par un lyrisme discret et contenu. Il s’interroge sur des questions essentielles : le temps, l’espace, la vie, la mort, les autres… Mais c’est l’enfance qui surgit, dans un miroir déformé, ou le miroir qui revient (dixit Robbe-Grillet) d’une enfance déformée dont il ne reste que des bribes qu’il faut saisir, puis organiser pour retrouver, avec l’authenticité perdue, l’unité de son moi.

La nostalgie sert de moteur à la recherche.

Dans ce « poème-fleuve » (l’expression est de Claude Cailleau), les mots agissent pour attraper les choses, les piéger dans leur réalité. La mémoire se voit investie d’un rôle primordial : rappeler cette réalité afin de l’ajuster aux mots – ou le contraire. L’adulte s’adresse à l’enfant, le tutoie : « Où donc es-tu ? », « Tu as perdu ton temps », nous soulignons pour indiquer le double sens possible du verbe « perdre ». Temps perdu, donc à retrouver, comme chez Proust, ou temps gaspillé, pour le poète vieilli, qui détient les mots, à la reconquête d’une enfance à capturer. Les mots, instruments imparfaits chargés du pouvoir de dire, suffiront-ils pour ressusciter, dans leur intensité et leur complexité, ces moments enfouis de l’enfance ? Pour cela seize suites, en versets fondés sur un double jeu : présent / passé et adulte / enfant.  « J’écris pour le futur, lorsque plus rien de nous… », quand le livre, déniché quelque part, sera de nouveau dans le courant du temps.

Le poète se croyait placé devant un entonnoir par lequel le flot des souvenirs allait se libérer. Au lieu d’entonnoir, un filtre, à cause du vide installé, qui diffuse au compte-gouttes. « Les morts ne parlent plus », « l’enfant ne parle plus », il s’éloigne même, « silhouette menue emportée par le temps ». La densité du texte, la force de l’expression, les accents de vérité, rendent angoissante cette plongée nostalgique et désenchantée dans les linéaments et les commencements de soi, surtout si vous êtes parvenu, comme le poète, « aux portes de l’absence ».

Écoutons le texte, qui bruit en nous comme la rivière de notre enfance :

« Pour moi, le soir c’est maintenant. Nul ne répond lorsque j’appelle. »

« Mes chiens le savent, qui passèrent dans ma vie et me regardent, douloureux, sous le verre, quelque part dans le temps ».

Les matins d’octobre ont un goût de cendre (…) mais nous ne sommes plus de ce temps-là. »

« J’aimerais revenir à ce temps de l’école. »

Sommes-nous donc déjà au soir alors que l’aube point à peine ? »

« Tous ceux qui ont vécu en nous, les savons-nous encore ? » Etc.

La réussite, peut-être, de cette entreprise archéologique serait de faire de l’enfant de « jadis » un enfant de « naguère », proche d’un narrateur qui le restituerait dans sa gloire d’alors en marchant le moins possible « dans la vie d’un autre ». La mémoire se bat, en effet, contre ce temps qui a passé trop vite, a « nettoyé l’espace », et sauté « soixante ans ». La poésie, grâce aux images, sauvera de l’oubli quelques moments parfaits qui plairont à l’auteur et apaiseront sa nostalgie. Comme ce « retour » à la mer, « au Port-Louis » (sous-titre du livre) :

« Moi, je voyais le soleil assis sur l’horizon, veillant l’île de Groix prête à appareiller. La vague pleurait à nos pieds une musique sourde aux mots… »

Il évoque le chemin du Lohic, qui domine la mer… Il est cet « enfant de la haute mer », cher à Supervielle, plein d’avenir, chargé de rêves et d’espérances comme l’atteste ce double alexandrin : « L’enfant allait pieds nus dans les couloirs du vent, / des ailes de désirs à ses haillons de rêve ». Nous marchons dans les pas de l’enfant, avec nos rêves échevelés.

Le Roman achevé invite à un voyage impossible que, seule, l’écriture peut, en partie, réaliser, bien que l’encre « ait séché sur la plume ». Voyage dans l’espace parmi les rêves d’un enfant habité par « une ville lointaine », par « le grand Sud » ; enfant rimbaldien remontant des « fleuves impassibles » et emporté par des « péninsules » à la dérive ; enfant peuplé de voyages « au long cours » et « sans retour ». Voyage, aussi, dans le temps, à la recherche de ce précieux passé que les peupliers abattus de la rivière ont dénaturé ; cette enfance à jamais abolie, ultime point d’ancrage d’un homme que le temps a blanchi et qui répète, comme un leitmotiv, « j’ai vieilli ».

« Mais qui rejoindrai-je, dans ce passé qui ne me répond plus ? Il faudrait remonter la rue de notre enfance, un cours d’eau qui s’égare dans le vallonnement du temps. »

Nous essayons, avec l’auteur, de capter et de retenir ce que la mémoire nous laisse. Car, ce rendez-vous avec soi est surtout un rendez-vous avec la mort : la mort de l’enfant qu’on a été, la mort des autres, sa mort inéluctable.

Mais, le « Roman… » n’est pas achevé pour autant, il ne l’est pour personne. Il peut, par magie, abroger la mort définitive, comme redonner existence au père du poète, avec son « couteau de labeur » et ses « rencontres d’amitié », et même à cette vieille femme qui « dort au cimetière », oubliée de tous. Il offre aussi le plaisir de cheminer aux côtés d’illustres compagnons d’écriture dont les mots, en se mêlant à lui, ressuscitent et régénèrent le vécu. Et nous nous rappelons, et nous revoyons nos proches et quelques-uns de ceux que nous avons croisés.

Si la quête se révèle imparfaite, le poète se sera, au moins, donné le plaisir d’un texte, greffon sur le temps et l’espace, duquel le lecteur, à son tour, pourra tirer profit. Devant le « vide papier », il a le pouvoir d’illusion du magicien : de faire en sorte que l’enfant qu’il a été vienne hanter ce lieu sacré qu’est le Port-Louis et de donner ainsi à son être toute la plénitude à laquelle il aspire.

L’entreprise était hardie et dangereuse. À vouloir jouer à Dieu, on risque de sombrer dans les profondeurs du temps. Heureusement, un brin de vanité peut sauver du naufrage. Vanité paradoxale, mais nécessaire, qui permet à Claude Cailleau d’être satisfait d’avoir, aussi, écrit pour le futur et, par conséquent, assuré une forme de survie… (Quand « la main (…) d’un enfant… feuillettera le livre. ») ; mais, c’est au présent que la réussite est flagrante : peu à peu, sans qu’il y prenne garde, le lecteur se laissera immerger jusqu’à se surprendre à vivre quelque chose qu’il n’a pas écrit et qu’il reconnaît comme lui appartenant.

La voie est maintenant tracée et balisée. Il reste à de nombreux lecteurs le loisir de l’emprunter, Le Roman achevé, inachevé pour eux, est aussi « leur » livre. Un livre d’une poésie choisie et délicate qui touche la sensibilité et mène à la réflexion.

                                                                      Jean Billaud (Mai 2010)

 

Claude Cailleau, Le Roman achevé, poème, Éd. du Petit Pavé, 92 pages, 8 €

 

Et maintenant, à La Suze, un salon ouvert de 10h à 22h. Il fallait bien survivre. À côté des nourritures intellectuelles, une petite place pour un repas pris « à la sauvette » ; mais le photographe était là, aux aguets. La photo, c’est ce qui s’appelle être pris sur le fait.

 Unknown

( 5 février, 2014 )

La page de février 2014…

Lettre d’hiver. Pourtant, trompées par le soleil qui éclaire la rue Ventura, et la montée du thermomètre, deux roses ont commencé d’ouvrir quelques pétales. Pour les sauver, nous avons dû les installer dans des vases à la maison.

L’hiver est dans nos cœurs : Pierre Garnier est décédé le samedi 1er février. Ses amis l’ont porté en terre le mardi 4.

Patrice Coadou, le professeur des écoles de Rochefort, dont les élèves correspondaient avec Pierre, m’écrit : « Nous étions hier à Saisseval. Pas de messe, un froid vif, une émotion partagée, des interventions sincères, touchantes… Alentour, l’éloquence des regards… Ilse qui nous faisait bien de la peine. Nous nous sommes rapprochés d’elle et de sa fille Violette avant de quitter le cimetière. Nous étions alors près de la tombe de pierre. Il y avait encore quelques amis anonymes à lui rendre hommage, jetant avec délicatesse leur poignée de pétales – des papillons – sur le cercueil en contrebas. J’ai remis les lettres et les dessins des enfants de ma classe. Ils s’étaient tous appliqués la veille, à dire, à leur manière, adieu à Pierre… et apporter à Ilse un peu de réconfort. »

 

Voilà. Si j’ai recopié ici ce message de Patrice Coadou, aux mots couleur d’hiver, c’est parce qu’il donne une idée de la tristesse qui s’est abattue sur nous tous.

 

Je prépare un dossier sur Pierre Garnier depuis plusieurs mois. Comme je regrette de ne pas en avoir hâté la publication ! En décembre 2013, Pierre m’écrivait : « Merci pour le dossier en vue – j’en suis très heureux – de tout cœur merci ; c’est une lumière. »

Dans le Cahier 24, en juin, ses amis vous parleront de lui et de son œuvre.

 

Auparavant, en hommage, un petit poème extrait de mon recueil « Mots du jour et de la nuit » (Éd. du GRIL, 2009) ; et une photo que vient de m’adresser Martial Lengelle (« photo prise au Leica avec un objectif Leitz de 1936 – année importante dans l’œuvre de Pierre Garnier », me dit mon correspondant. Pourquoi ?

 

Voici le petit poème, couleur du temps.

 

L’automne à grand renfort de pluie…

A-t-on rêvé ? Veut-on, pour voir,

Prendre la page où l’on s’ennuie,

La page où s’engouffre le soir,

 

Afin de simplement redire,

Pour qui chemine son chemin,

Et va cailloutant de la lyre

Lorsque l’hiver arrive ou bien

 

Que la fenêtre lui fait signe,

Se demandant si l’on a tort

De montrer une peur bénigne,

L’extrême douceur de la mort.

 

Claude Cailleau

 

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( 16 décembre, 2013 )

16 décembre 2013

Attention !

 Un changement important est intervenu dans le fonctionnement des Cahiers de la rue Ventura :

Jean-Marie ALFROY occupe maintenant le poste de rédacteur en chef.

Si vous souhaitez être publié dans nos pages, c’est à lui que vous devez envoyer les textes,  à l’adresse informatique suivante :

jm.alfroy@orange.fr

( 10 novembre, 2013 )

La lettre de l’automne 2013

Bonjour à tous les fidèles du blog, puisqu’il paraît qu’il y en a. Un relevé des visites a fait apparaître un pic de 27 en une journée. N’en demandons pas plus.

Depuis l’édition de la dernière page, le « Sphinx de Sablé » (voir « Cocktail de vie ») a été très sollicité :

 En septembre, Roland Nadaus me consacre deux séquences sur RCF 61. Dans la première, présentation de mon travail,  entrecoupée de lecture des mes poèmes par Simone, sa femme. Dans la deuxième, un entretien : il m’interroge sur mon métier (pour ceux qui ne le savent pas encore, j’étais prof.), mes lieux de vie (la Bretagne en est un), mes maîtres (si je peux dire) ; et nous parlons des Cahiers de la rue Ventura, avec, encore, des coupures pour quelques lectures.

L’émission a pour titre « Dieu écoute les poètes ». Elle est podcastable. Vous pouvez écouter en allant sur le site : http://www.rcf.fr/radio/RCF61

En octobre, Christian Saint-Paul, de Toulouse, s’entretient avec moi. Conversation coupée de lectures, cette fois encore. Pour écouter l’émission, rendez vous sur le site  http://les-poetes.fr/

Et les salons, au printemps et en été, ont occupé les week-ends. Ci-dessous, vous me voyez à mon stand, dans le village de Brettes-les-Pins, photographié par Simone Rebeyrat-Villars, de Parigné-L’Évêque (tous droits réservés pour la photo !)

La lettre de l'automne 2013 claude-cailleau

 

Ah, l’automne !…

 

Tu as vieilli

Te voici souvenir

Tu deviens histoire

Calcaire

Un jour

Tu seras mémoire

 

(Guénane)  http://www.guenane.fr

 

Nous avons été très heureux d’accueillir Guénane dans le Cahier 21, avec « Larmoire », un poème habité par les mystères de l’enfance.

Voilà que les feuilles de notre voisin l’érable envahissent le toit et commencent à boucher les gouttières. Je me sens vieux soudain, à l’idée de prendre l’échelle…

« Non, décidément, je ne m’habitue pas à la vieillesse, pas plus à la mienne qu’à celle des autres… » (Sido à sa fille dans « La Maison de Claudine)

« Je ne sais qu’une chose, c’est que je meurs depuis que je suis vivant ». (Jean Rousselot, lequel a quand même vécu pendant plus de 90 ans)

Et, avec raison, Maeterlinck : « C’est en cessant de vivre que nous cessons de mourir ».

Pas gai, tout ça ! L’automne et la pluie sont pour quelque chose dans le gris de mes pensées. Je préfère l’humour de ces deux propos :

« On survit à toutes les morts, sauf à la sienne » (Jean-Claude Demay), auquel fait écho : « Si tu attends longtemps, tu verras le cercueil de ton ennemi passer devant ta porte » (Proverbe arabe, m’a-t-on dit).

La revue, maintenant

Le n° 22 est chez l’imprimeur. Eh, oui, maintenant, nous faisons imprimer. C’est  raisonnable : avant de prendre cette décision, nous avons usé trois imprimantes !

Dans ce 22, de très beaux textes de Jean-Jacques Nuel, Jean-Claude Tardif, Joël Jacquet, Jeanine Salesse… Je ne peux citer tout le monde : reportez-vous au sommaire, sur la première de couverture que nous avons numérisée pour vous. Ce n’est pas très loin sur cette page : vous trouverez bien.

Le numéro a pour thème : « Poètes d’ici et d’ailleurs ». À juste titre, puisque vous trouverez, traduits du persan, des poèmes de Karim Radjab Zadeh. Preuve que notre revue se mondialise.

En plus des chroniques habituelles, une modeste « revue des revues » (modeste, faute de place) et l’annonce qui intriguera plus d’un lecteur : « Des changements s’annoncent dans les Cahiers. Affaire à suivre… »

Rassurez-vous : la Revue est bien vivante. Je me suis aperçu que, malgré les temps moroses, nous avons gagné des abonnés ! Chaque trimestre, nos cahiers partent vers 112 lecteurs. Le reste s’écoule dans les salons. Nous avons deux dossiers à paraître en 2014 : nous parlerons de Bernard Grasset en mars et de Pierre Garnier en juin. Et déjà nous pensons aux dossiers de 2015 : Simonomis et Jean-René Huguenin. Vous ne connaissez pas ce dernier ? Il n’a pas eu le temps de s’inscrire dans la durée ; la mort l’a fauché à 26 ans sur une route de la région parisienne, non loin de Rambouillet. Il n’a eu le temps d’écrire qu’un roman, son journal et quelques textes. Mais il a pris dans ses filets Julien Gracq (dont il fut l’élève au lycée Claude-Bernard) et François Mauriac dont il fut un moment le  « fils spirituel ». Il se trouve que Jean-René Huguenin aurait mon âge, puisqu’il était né en 1936. C’est sûrement pour cette raison que sa mort en 1962 m’avait ému.  Nous en reparlerons.

 

S’agissant de la revue, quelques fragments d’articles ou de lettres…

« Depuis cinq ans, Claude Cailleau, son épouse Huguette et son Comité de rédaction proposent 4 numéros annuels d’une revue généreuse, dense et fraternelle… Il y a chez (le) revuiste un louable respect du lecteur, respect qui se retrouve dans les détails de ce travail artisanal et bénévole… » (Georges Cathalo)

Et « Je pense que la revue est une œuvre ; la mener, c’est consacrer son temps, sa passion à construire une identité… Elle est belle aussi, la trace des écrivains qui mêlent leurs voix dans les pages des revues pour que la littérature existe ailleurs que dans les livres, dans un condensé fragile et clair… Je pense aux heures consacrées à rassembler, trouver un ordre, sélectionner. Et ce qui fait que le texte écrit se perpétue pour que nous puissions encore le lire et le parer de nos interprétations, de nos élans de lecteurs et découvrir ainsi, parfois, une voix qui nous appelle plus qu’une autre. »

Merci, Isabelle, d’avoir compris et si bien traduit les soucis, les bonheurs du revuiste.

Voici le sommaire du n° 22.

 

Encore le vers libre…

 

Dans l’I.D. n° 469, Claude Vercey pose à nouveau la question : « Pourquoi allez-vous à la ligne ? » Vous avez compris qu’il veut parler du vers dit libre. Je l’ai donc invité à relire, sur mon blog, la page d’août 2012. Aussitôt le mail est arrivé : « Si tu esquisses une réponse (à ma question) je suis intéressé. » Il faut dire que j’avais critiqué (c’est facile) sans proposer de solutions. J’ai promis d’y réfléchir. Et, feuilletant « Le Chemin des livres » n° 25, je tombe sur quelques vers de Gérard Pfister cités par Gérard Bocholier :

j’apprends

à m’oublier

 

je compte

chaque

 

herbe chaque

étoile

 

Je laisse à votre appréciation ces six vers et leur disposition.

Comme en écho, dans un courriel, François Huglo m’écrit « … le débat sur le vers libre a eu lieu à la fin du 19ème siècle et au début du 20ème. On pourrait même affirmer qu’il a eu lieu dans le parcours de Rimbaud. D’autres, bien sûr, ont repris la question à leur compte et lui ont apporté des réponses personnelles, de Baudelaire à Aloysius Bertrand, de Mallarmé à Reverdy, d’Apollinaire à Tzara, etc.  Et vous avez raison de reposer la question pour secouer un peu l’habitude paresseuse prise par beaucoup (par la plupart ?) d’aller à la ligne sans autre nécessité que le désir de signaler, faute d’avoir moyen de le faire, qu’on est poète et qu’on écrit des vers… Vous avez raison de reposer cette question que, précisément, l’habitude paresseuse refuse de se poser. Et l’exemple que vous citez (dans la page d’août 2012) est éloquent, même si la phrase, disposée ou non en vers, ne l’est pas puisqu’elle ne fait que re-sucer un mystère en boule de gomme remâché depuis deux siècles par des mâchoires autrement vigoureuses, et ramolli jusqu’à l’inconsistance. On ne se demande pas seulement pourquoi dire ça en vers, mais aussi pourquoi dire ça. Je ne sais si c’est de « la vraie poésie », mais je constate que c’est insipide et peu nutritif.

Et moi, quelque part : « Il y a tant de prétention chez certains poètes que cela vous dégoûterait de travailler pour la poésie. Simonomis ne disait-il pas que parmi les auteurs qui lui envoyaient des poèmes, il y en avait qui ne « se prenaient pas pour des cacas de biques ». Il était poli.

 

À tous, un bel automne ! Et gardez-vous de l’ennui. Ne vous laissez pas pourrir par le temps.

Dans mon dernier livre, j’ai écrit : « Le temps n’est qu’une création de l’homme ».

Et ailleurs :

Que passent les heures !

Les fleuves vont à la mer

Et nous dans le temps.

( 30 août, 2013 )

Pour information…

C’est un livre étrange. Peut-être aurez-vous envie de vous y plonger.

Ce livre peut être commandé chez votre libraire. Et s’il vous dit qu’il est épuisé, dites-lui qu’il ment. S’il est vraiment paresseux, vous pouvez préciser que le distributeur des Éditions Durand-Peyroles est  Geste éditions, en Vendée. Si cela ne lui suffit pas, je vous conseille de changer de libraire…  Merci de votre attention.

Sablé, août 2013

Prochainement, un peu plus de lecture sur le blog, avec la page de septembre.

Le Cahier n° 21 vient de sortir. Au sommaire, le compte-rendu de Tarn en Poésie dont l’invitée était Hélène Dorion, poète du Quebec, et de belles pages de poésie.

Pour information... et-je-marche-pres-delle-212x300

 

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