( 23 mars, 2013 )

La lettre de mars 2013

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Au sommaire de cette page…

Le Cahier n° 19

« Je vous écris… » (Jean-Pierre Boulic, Michel Passelergue)

Autobiographie et poésie

Des voix nouvelles

Cocktail de vie

 

Les lecteurs de la Revue qui regarderont, en 4ème de couverture,  un aperçu des sommaires, pourront constater que nous n’allons pas au hasard ; ce n° 19 concrétise à nouveau les objectifs qui étaient miens lors de la création des Cahiers de la rue Ventura.  Je voulais parler de tous ces écrivains dont j’ai un jour croisé la route, et qui, un moment, ont échangé avec moi sur la littérature, leur travail (et le mien). Un devoir de mémoire, et de reconnaissance, que j’ai plaisir à honorer. Ces auteurs avaient un message à délivrer ; j’aimerais faire partager le bonheur que j’ai éprouvé à cheminer à leurs côtés.

Je vous écris… 

 

« Je vous écris de mes lointains, d’un horizon empli du sel des embruns ; je vous écris avec l’encre des souvenirs, de la pluie sur la joue, de la tendresse dans les lignes de la main… »

            (Je vous écris de mes lointains, Jean-Pierre Boulic, éditions La Part commune)

Je reprendrais bien à mon compte les mots du poète, moi, le Sarthois enraciné dans son terroir, mais dont l’ombre se promène toujours quelque part dans les rue de Port-Louis, sur le chemin du Lohic et dans les bars de Loc Malo.

Dans son livre, dont nous parlerons dans les Cahiers, Jean-Pierre Boulic a choisi d’utiliser la prose. Redirai-je qu’à notre époque où de soi-disant poètes (qui sont aussi de prétendus poètes, hélas) s’expriment en vers libres trop libres à mon goût, la prose pourrait bien sauver la Poésie.

Si vous ne l’avez déjà fait, lisez, de Michel Passelergue, « Les Lettres à Ophélie », un petit chef-d’œuvre paru il y a quelques années à l’Arbre à paroles . Peu cher, le livre : 9 €, auxquels il faut sans doute ajouter un ou deux euros pour couvrir les frais d’envoi.

Un magnifique exemple de poèmes en prose. Que Michel Passelergue me pardonne de ne donner ici que quelques fragments du poème liminaire…

«  Mes lettres … se lisent comme le journal d’une vie qu’on dirait imaginaire et qui m’appartiendrait à peine… C’est un message que l’on confie, glissé dans une bouteille, aux flots du temps… Je vous écris entre deux eaux, dans l’opacité ou la lumière, pour éprouver à la pointe de l’instant l’inquiétude de ce qui sera. Quand la rive s’éloigne, je m’abandonne au poids de la mémoire, je dérive parmi les algues et l’angoisse, je relève lentement mon filet d’images… J’inscris dans les marges ce qui demeure, ce qui brûle, ce qui passe, l’aujourd’hui, l’inextinguible ».

Je connais peu de poèmes qui puissent subir sans dommages les coupures que je viens de faire à celui-ci. Dans ses recherches, menées depuis des décennies, Michel Passelergue me semble bien être arrivé à une forme de perfection. Lisez les Lettres à Ophélie, c’est de la grande poésie !

Autobiographie et poésie…

 

Mes lecteurs le savent, je suis un fan d’autobiographie. Dans un ouvrage de fiction, plus que l’histoire m’intéresse celui qui se cache derrière les mots, à savoir l’auteur ; il a beau être prudent, son livre le révèle plus qu’il ne croit (lisez, par exemple, « Un instant de bonheur », recueil de nouvelles d’Yves Simon).

Il en est de même en poésie, y compris dans l’écriture objectale.

Il y a quelques années, à la demande d’un revuiste, j’avais écrit un texte que j’avais intitulé : « Autobiographie et poésie ».

Un recueil de poèmes ne se lit pas comme un roman ou le récit d’une vie, de la première ligne à la dernière. Vous l’ouvrez au hasard, vous tournez quelques pages, vous revenez en arrière. qu’importe que vous ne lisiez pas tout ? Chaque texte fait son chemin en vous, accroche un pan de votre mémoire, pour y loger son ferment. Longtemps le livre restera sur votre table, compagnon des moments de silence, de solitude.

Les poèmes sont des fragments ; comment pourraient-ils atteindre à l’unité, à la continuité d’une autobiographie ?

Mais de tout temps le poète a écrit pour parler de lui. Les événements heureux ou malheureux de son existence ont déclenché le besoin d’écrire, de se confier. A ce titre, le poème entre dans le cadre de l’autobiographie. Bien sûr, poésie oblige, notre auteur ne s’exprime pas comme tout le monde. Le lecteur, pour entrer dans le poème, a besoin parfois de clés que le poète ne lui donne pas toujours. Tardieu disait qu’il y a poésie chaque fois qu’un mot en rencontre un autre pour la première fois. On voit bien, à cette affirmation, que la langue du poète n’est pas celle de tout le monde.

Qui plus est, le poème ne s’engage pas toujours sur la voie de la narration, pas plus d’ailleurs que de la description traditionnelle avec ses exigences. Non : le poème louvoie. On croit l’avoir saisi, il se dérobe. Ce n’est pas un jeu. Plutôt une nécessité interne, ressentie par le poète de se dire, pour exprimer cette part d’ombre en lui qui brûle de s’extérioriser et en même temps se cherche. L’autobiographie fait mauvais ménage avec cette démarche. Du moins sous l’aspect que nous lui connaissons.

Pourtant, le poète nous parle de lui. Le matériau de son discours, c’est son être, sa vie.

Le vieil homme que je suis a plaisir à parler de son enfance. Une enfance en poésie, pas celle qu’il a vécue ; celle dont il veut se souvenir. Peut-être celle qu’il aimerait avoir vécue.

Dans mes mémoires, composées à la manière d’un puzzle, j’avais écrit :

 

Le petit va à l’école. Il descend la rue Saint-Nicolas. En retard, comme chaque jour. C’est qu’il a longuement discuté avec sa mère, supplié pour rester à la maison. Il veut bien, ne veut pas aller à l’école. Il sait qu’il sera grondé s’il arrive après le coup de sifflet. Le maître est violent. Les coups pleuvent parfois. Souvent. Le petit a peur ; pourtant il lambine, il traîne ses galoches et son cœur. La rue en pente conduit tout droit à l’enfer. Il déteste les maîtres. Il déteste l’école…

 

Terminant le premier tome de ces mémoires, j’ai ajouté :

Au moment de refermer ce premier cahier, le vieil homme a voulu emprunter la plume du poète, un autre lui-même… La langue s’est faite plus imagée, la phrase a pris un autre rythme, plus musical, peut-être, mais tout est vrai, cette fois encore, dans l’évocation de la petite école d’autrefois.

Tout… enfin presque : l’école des filles ne jouxtait pas celle des garçons ; mais de l’une, rue Gilles Ménages, à l’autre, rue Aristide Briand, il n’y avait que deux cents mètres environ. À la récréation, les cris suraigus des filles devaient répondre aux hurlements mâles des gars de la classe de fin d’études, en ce temps où les routes ne résonnaient que des claquements des fers des chevaux tirant les charrettes ou les carrioles.

École de campagne ? Peut-être pas tout à fait. Mais le tilleul et le marronnier ombrageaient bien la cour. Et Sablé n’était pas si grand à cette époque. La nature y pénétrait encore largement par les voies transverses. La campagne n’était pas loin Et l’école du poète n’est-elle pas un peu l’école du rêve ?

 

Je voudrais ajouter que (je ne me l’explique pas moi-même) le poète n’a retenu que ce qui faisait le bonheur de l’enfant, alors que l’auteur des mémoires insistait sur les peurs du petit écolier. Ce garçon-là n’aimait pas l’école, mais il aimait son école. Voici son rêve éveillé….

C’est un matin de juin. Le sang noir de l’aube sèche dans les encriers ? Un matin dans la vieille école de campagne où ne se meuvent plus que des ombres…

Le maître appelle les hirondelles pour la leçon d’écriture. Ce soir, les filles auront des hannetons dans les cheveux si le vent souffle du marronnier.

Tu peux croire encore aux hommes que tu croises, et que le bonheur est un mal qu’on attrape sans s’en apercevoir, comme la varicelle.

Les plumes qui accrochent le papier font de belles taches en étoiles. Tu souris : le bonheur est là, malgré le maître qui crachine en parlant (Prends donc un parapluie si ça te gêne !)

Les filles du village ont des lèvres cerise, fendues comme les fruits par le soleil ou le bec des oiseaux. Tu les vois à travers les murs, tu les entends, elles papotent (histoires de gamines)…

Par la fenêtre ouverte sur le printemps, c’est la vie qui entre à doux flots de vent tiède. Le tilleul de la cour pousse ses feuilles jusque dans la classe. Ses fleurs de miel embaument ton rêve et la leçon du maître.

Mais tu n’écoutes plus que la petite musique en toi, qui sourdine. Tu vis ! Le temps peut bien mener sa ronde impitoyable : tu as le temps. Tu as le temps !

 

Peut-on classer ce texte dans la catégorie « poèmes » ?  Oui, sans doute.  Avez-vous remarqué, senti, un rythme particulier dans le déroulement de la phrase ? L’essentiel est dans le non-dit, dans ce qu’un lecteur vigilant, lui-même un peu poète, découvrira entre les lignes, et les images qui en lui naîtront de cette découverte.

Mais la confidence est là, discrète. Si vous croyez l’avoir trouvée, le texte alors, pour vous, est bien un fragment d’autobiographie.

La « jeune poésie » s’invite dans la revue  

Dans son Itinéraire de Délestage n° 432, Claude Vercey parle de la collection Polder qui « offre à des auteurs une première chance de publication. Et de se demander : « Mais n’est-ce pas illusoire ? »

Non, sans doute, puisque trois poètes accueillis dans Polder voient leur talent confirmé par une deuxième publication chez des éditeurs qui n’ont pas pour réputation de publier n’importe quoi.

Et je suis heureux, quant à moi, que ces trois poètes soient venus frapper à la porte de nos Cahiers. L’un d’eux a déjà été publié dans le n° 15 et va l’être à nouveau cette année. Les deux autres sont aussi retenus pour un Cahier de 2013. Ils ont franchi le barrage du Comité, lequel ne s’en laisse pas conter.

Heureux je suis, bien sûr, que la jeune poésie entre dans ma revue  (voir mon article du n° 9, qui avait été repris dans le bulletin n° 70 d’Arpo.

Un peu de publicité pour ces poètes « nouvelle vague »… Je vous conseille de lire

de Guillaume Decourt, La Termitière (Polder n° 151) et  Le Chef-d’œuvre sur la tempe, Ed. du Coudrier,

de Jean-Baptiste Pedini,  Prendre part à la nuit  (Polder 153) et Passant l’été (Ed. Cheyne), Prix de la Vocation,

et d’Étienne Paulin, Tuf, Toc (Polder 145) et Extrême autrui (Ed. Henry)

Nous avons déjà parlé de « La Termitière » (Cahier 16). « Le chef-d’œuvre sur la tempe » est brièvement recensé dans le n° 19. Et nous parlerons prochainement de « Passant l’été ». Voulez-vous une des petites proses de ce livre, lesquelles, dans leur simplicité, renferment plus de poésie que beaucoup de poèmes en vers libres.

« Ce matin, rien ne se passe. Les persiennes sont fermées. Les bouches aussi. De petites échardes de lumière viennent se loger sous les peaux et l’on desserre les mâchoires. Tout est détente. Tout est farniente. Même les oiseaux ne se battent plus pour picorer les miettes de soleil. Rien ne se passe. Même dehors. On reste emmitouflé à l’intérieur de soi. »

(Jean-Baptiste Pedini, « Passant l’été, Cheyne Ed.)

 

 

Cocktail de vie, Claude Cailleau, chez Éditinter

Les lecteurs des Cahiers de la rue Ventura savent que je n’y publie pas ma poésie. Question de déontologie, et de modestie. La gestion d’une revue doit être un acte désintéressé. Si je proposais mes poèmes aux membres du Comité, je pense qu’ils les accepteraient par amitié, et je ne saurais pas si ces vers méritent vraiment d’être publiés. Je préfère proposer mes textes ailleurs. C’est toujours pour moi un examen de passage salutaire. L’écrivain est élève toute sa vie. De même, pour un auteur, se publier soi-même, c’est une forme de lâcheté, c’est fuir le jugement des autres…

Pour parler du « Cocktail », un texte d’Yves, compagnon de la première heure, un autre moi-même, très présent dans mes livres.

« Lauréat de l’académie Française pour son roman « Stef et les goélands » paru chez Julliard en 1971, Claude Cailleau est revenu à l’écriture au début du 21ème siècle. Sa bibliographie montre l’étonnante variété de son œuvre ; mais on se rappelle qu’il est l’auteur de la première  biographie du poète Pierre Reverdy. Aujourd’hui, il publie un livre étrange, qui rassemble des textes parus en revues et des inédits. Le lecteur trouvera là des extraits de ses mémoires, des poèmes, des fragments de romans, des études sur l’écriture et surtout des pages de son journal. Ensemble que l’auteur présente, commente, accompagne sur le ton familier d’une conversation entre amis. A lire, donc, comme un roman. Dans cet ouvrage savamment composé, on chemine en compagnie d’un personnage, l’auteur et, après une première lecture, il faudra revenir sur les pages émouvantes où il parle de ses vingt premières années, pour voir comment cette période de la vie a forgé non seulement l’homme, mais aussi l’écrivain, grand lecteur, qui dirige actuellement une revue littéraire, après avoir noué des relations durables avec de grands auteurs du 20ème siècle. « Cocktail de vie » fait le point sur une œuvre originale, qui flirte toujours avec l’autobiographie.

L’ouvrage est référencé sur les sites de vente : Amazon et Fnac. »

                                                                                     ( Yves Le Conseiller, février 2013)

Et la note de Michèle Lévy, texte que les abonnés des Cahiers retrouveront dans le n° 19.  C’est bien la première fois (que l’on me pardonne) que je me fais un peu de publicité dans ma revue…

 

« Cocktail de vie (Anthologie personnelle) » de Claude Cailleau, 152 p., préface de Jean-Marie Alfroy, Éd. Éditinter, 16 euros.

On se promène avec bonheur dans ce « Cocktail de vie » bien nommé -on peut en prendre une petite gorgée, puis une autre, puis s’arrêter, savourer et laisser agir le philtre…- et  l’envie vous vient très vite de désobéir au vœu de l’auteur, Claude Cailleau, qui écrit : « J’aimerais que mon lecteur aborde ce « Cocktail de vie » comme un roman, qu’il se laisse guider ». Car la liberté est contagieuse et cette « anthologie » originale, construite à la façon d’un puzzle, avec une réelle rigueur mais aussi une véritable liberté d’esprit, donne envie de la parcourir en tous sens pour mieux apprécier le charme qui s’en dégage. J’avoue que j’ai souvent faussé compagnie à notre guide qui pourtant avait sagement « prévu les étapes », comme un voyageur retourne sur ses pas pour revoir un paysage qui l’a touché ou intrigué.

Car ce « roman » qui n’en est pas un, ce journal dont trente années ont été perdues, brûlées au fond du jardin, cette autobiographie écrite d’une plume à la fois romanesque et poétique, ces mots entre prose et poésie mêlant souvenirs et fiction, témoignent d’une belle tentative de mémoire, pour sauver et lier ensemble, comme en une gerbe de vie, les moments d’une existence tout entière parcourue par l’amour des mots et de l’écriture.

Que vous préfériez choisir une lecture continue ou inventer vos propres chemins pour  une découverte  plus fragmentée, prenez votre temps pour parcourir  ce « Cocktail de vie » qui fera remonter en vous des ombres et des rêves, des silhouettes perdues ou retrouvées, en un jeu de miroirs incessant.

Comme si nos vies étaient ces poèmes dont on pourrait, « mêlant les vers, les strophes, […] construire des millions de poèmes » qui « évoquent les mêmes scènes d’une enfance perdue ». Comme si « Cocktail de vie»  déployait pour chaque lecteur un de ces millions de possibles…                                                                 

                                                                                        (Michèle Lévy, février 2013)

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( 12 janvier, 2013 )

La lettre de janvier 2013.

 

La lettre de janvier 2013. cahier-181-208x300

Au sommaire :  

Bonne année

Des nouvelles de la Revue

Des nouvelles d’un ami poète

Une curiosité maintenant

À paraître en 2013

Une autre curiosité

Prochainement…

 

Bonne année à tous ceux qui visiteront le blog ces prochains jours.. Vous l’avez vu, il y a du nouveau. Le n° 18 est sorti en décembre. Vous avez pu en lire le sommaire.

Sur son mur de Facebook, Bruno Doucey formule le souhait « que le chant des poètes apaise le tumulte du monde ». Et un de ses amis propose, sur le modèle du verbe « s’aimer », le néologisme « s’amitier ». Je suis heureux que ma revue, non seulement m’ait amené des amis, mais aussi qu’elle ait créé parfois des liens entre lecteurs et auteurs. Les courriers que j’ai fait suivre de temps en temps ont permis à quelques-uns de s’amitier.

Des nouvelles, de la Revue…

Du n° 17, dans lequel le dossier Lavaur occupait presque toutes les pages. Un succès, puisque nous avons dû faire un 2ème tirage. Claude Vercey (sur le site de Décharge) lui consacre son I. D n° 419 : « … Cl. C. en maître de cérémonie, nous introduit tour à tour aux diverses contributions, évoquant l’éditeur, le revuiste et le poète, mais aussi l’enseignant et le collagiste. La fidélité (de Lavaur) à l’enfance et aux racines terrienne, paysanne, montagnarde, occitane et orpheline y est heureusement soulignée. »

Du 17, toujours, sur le site de Texture, Georges Cathalo écrit : « Sans esbroufe, Cl. C. sait structurer sa revue, choisir des poèmes de qualité et dresser des dossiers. C’est ainsi que sa revue occupe une belle place dans l’univers complexe de la poésie vivante ».

Merci, Georges. Et à Yannick Torlini qui, parlant du n° ,18, salue au passage les contributions de Bernard Grasset, Jean-Marie Alfroy,  Anne-Lise Blanchard, et le travail du directeur de la Revue – lequel, on l’a peut-être oublié, avait eu le front, pour le premier numéro consacré à Julien Gracq, de rédiger tous les textes !

Mais revenons au n° 17. P. A., qui a beaucoup publié dans la revue Traces, et participé au dossier Lavaur, m’écrivait : « Je trouve ce numéro excellent. Pour son contenu, bien sûr, mais également pour l’originalité dont vous avez su faire preuve dans son ordonnance et ses enchaînements. J’ai eu, grâce à vous, le sentiment d’accompagner Michel au fil des pages, d’être quasi à ses côtés, de reprendre en quelque sorte une conversation avec l’intéressé ». Il est agréable pour moi de lire cela, parce que c’est bien ce que j’avais voulu faire en construisant ce dossier, qui ne ressemble pas aux autres précédemment publiés dans les Cahiers. Tous sont différents, Et, curieusement, celui dans lequel je suis le plus absent, c’est le spécial Reverdy ! Les contributions ont été tellement nombreuses que le biographe du poète s’est effacé pour laisser la place.

Les numéros 8 (Dossier Reverdy), 17 (dossier Lavaur) et 18 (poésie) sont encore disponibles (6 € l’ex. port compris ; à l’adresse des « Amis de la rue Ventura » 9 rue Lino Ventura – 72300 Sablé-sur-Sarthe.

Philippe Jaffeux, que nous avons déjà publié dans les Cahiers, vient de créer son site, Voici l’adresse : http://www.philippejaffeux.com/

 

Une curiosité, maintenant… 

Georges de La Tour est mon peintre préféré. Marcel Arland me le fit connaître et apprécier dans les années 1970. Je me rappelle cette lettre dans laquelle il me conseillait d’aller voir une exposition, en même temps qu’il proposait dans la NRF d’août 72 des « lectures » des tableaux du Lorrain signées Guy Rohou, Jean Grosjean, Antoine Terrasse, etc.), ajoutant : « Qu’est-ce que l’homme, enfin ? C’est la question que La Tour se pose de plus en plus intensément à travers son œuvre. » Je reviendrai sur le peintre…

Aujourd’hui, le récit d’une curieuse expérience…

En septembre 2012, je reçois un exemplaire d’auteur de Littérales n° 9. Patrice Fath a eu la gentillesse d’y publier mon expérience de réécriture d’un poème ( « Traces », paru en 2011 sous forme d’un dépliant illustré par M. T. Mekahli).

Quelques strophes ici, choisies pour leur résonance profonde dans la mémoire de leur auteur à chaque fois qu’il les lit :

 

Une voix pleure dans la nuit

Enfant perdu si la rivière

en bas qui bouillonnait son eau

ouvre l’abîme de l’absence

 

L’air pleut Dans l’heure qui crachine

(menu son flux lisse à l’oreille)

quelqu’un traverse ma présence

Une ombre explore mes silences

 

L’oiseau crie au fond de la nuit

La mort se fait proche Le ciel

flamboie crépite (tant de guerres

dans la mémoire de l’enfant)

 

L’homme sourit sur la photo

Des vies usées des chaises vides

Près des sépulcres l’enfant seul

mais que des ombres accompagnent

 

Sa main caresse le marbre où

les doigts de la mort se posèrent

 

Il y eut quatre poèmes sur les mêmes thèmes, nés des mêmes émotions. Différents cependant, parce que, entre les moments d’écriture, l’auteur avait continué de vivre, et qu’à chaque fois il n’était plus le même.

(Le dépliant, illustré, est encore disponible contre 6 €, port compris (commande aux « Amis de la rue Ventura »)

 

Mais je me suis un peu égaré. Revenons à ce numéro de Littérales. Aux poèmes venaient s’ajouter quelques pages de tableaux, non figuratifs, d’Isabelle Clément, peintre du Nord de la France. Je ne sais pourquoi l’un d’eux, soudain, m’a attiré, retenu plus qu’il n’était raisonnable. Il s’en dégageait une atmosphère étrange. Je fouillais les profondeurs du tableau, interrogeant lignes et couleurs ; et voilà qu’elles me parlaient, à moi que l’art abstrait n’a jamais intéressé, parce que j’y flairais toujours une sorte d’escroquerie. J’ai pris mon stylo et je me suis mis à écrire. Un long poème. Pas du tout dans mon style habituel. Des vers qui s’allongeaient à ne plus finir, comme la phrase, chargée d’adjectifs, de verbes, pour tenter de décrire l’indescriptible, cet univers mystérieux que mon regard percevait au-delà des apparences. Une horreur ! aurait dit mon vieux maître, qui me conseillait toujours la concision.

Le  poème – regard sur un tableau – se trouve sur le site du peintre, dont voici l’adresse :

www.iclement.artogue.fr

Quand vous serez sur le site, cochez « Galeries », puis « Rencontre avec Claude Cailleau ». Vous y serez.

A Paraître prochainement : « Cocktail de vie », une anthologie de mes publications de la dernière décennie. Le temps semble venu, du retour vers le passé et du bilan.

Vous serez prévenus, bien sûr, lors de la sortie du livre.

 

Une autre curiosité. Elle l’a été pour moi aussi  quand j’ai retrouvé ce texte, paru il y a quelque quinze ans dans « Poésie entre amis », un périodique publié par Serge Lardans, un poète, humoriste à ses heures, bien oublié aujourd’hui mais dont Louis Delorme et quelques autres se souviendront certainement.

Un texte qui fera peut-être « crier » mes lecteurs, comme j’ai fait crier quand j’ai dit, et publié, que je n’aimais pas Baudelaire. (J’ai eu sur le sujet un échange passionnant avec mon ami François – lequel ? direz-vous : j’ai plusieurs amis prénommés François. Peu importe. Je publierai un jour cet échange, s’il le veut bien.)

Le texte qui suit était paru sous le titre « Confession publique ». Le voici, nanti d’un sous-titre (« Paroles vieillies ») parce que je ne suis pas sûr que, le rédigeant aujourd’hui, j’écrirais la même chose.

 

Toi qui toute ta vie auras cherché si ce que tu venais d’écrire pouvait s’appeler POÉSIE,

toi qui auras douté sans cesse, scruté d’un œil perplexe ce que ta main venait de laisser échapper sur la feuille blanche maintenant souillée (car tu écris mal, d’une plume nerveuse, incontrôlable, ce qui avait le don d’irriter tes vieux professeurs grincheux),

toi qui n’as cessé de lire ces lignes interrompues – par quel hasard ou quelle volonté bien informée ? au nom de qui ? au nom de quoi ? – sans arriver à résoudre l’énigme du poème,

toi qui ne cherchais dans cette quête vaine qu’à gagner enfin une certitude qui t’eût débarrassé de tous tes complexes – écrire des poèmes, quelle activité ridicule ! le poète, quel doux dingue, toujours à aligner des mots qui ne servent à rien ! et toi, fou, qui tentes de l’imiter, prétentieux singe savant ! –

toi qui continues pourtant d’écrire, acharné à trouver ce qui sans doute ne peut l’être,

 

toi qui as  écouté Cadou, feuilleté Éluard, contemplé Ponge, interrogé Char, entendu Aragon, sondé Reverdy, pris un baind’exotisme avec Saint-John Perse, voyagé avec Cendras, déliré avec Desnos, suivi Jean-Claude Renard dans sa quête mystique, cheminé enfin avec beaucoup d’autres,

Cadou le sensible malgré lui (que peut-on contre cela ?) empêtré de sa croyance involontaire en Dieu (ou qui feignait), pas modeste, grincheux peut-être même, envieux des camarades mieux traités dans le monde des lettres, qui croyait en lui plus que dans les autres, qui sans doute n’aimait pas l’enfant quoi qu’il en dît, Cadou qui t’enveloppe dans les plis de son lyrisme forcené,

Éluard le revanchard du Rendez-vous allemand, le simple, le banal chantre de la vie quotidienne, de l’amour, des questions qu’on se pose à soi-même sans jamais y répondre, Éluard le maître d’une « poésie ininterrompue », le sincère aussi, qui avouait la stérilité parfois de la recherche poétique, ayant sondé jusqu’à « la pierre vide »,

Ponge que tu laisses ramasser les morceaux de sa cruche, sonore et vide, débris « navrants et dérisoires » (on n’en fera pas une histoire !…) Ponge que tu abandonnes, fouillant la terre en quête d’une racine d’œillet , Ponge dans l’instant croyant que sa « recherche pourra être appelée poésie »,

Char, qui te fascinait, colosse aux pieds d’argile, acharné, te disait son ami, à glisser de l’obscur dans la lumière, mais qui disait si bien, sans musique, la vie et les hommes,

Aragon, qui se demandait ce qu’il fût devenu sans Elsa et qui devint un autre, Aragon qui célébrait, pour que l’on se souvienne, sa « France de lumière » et ceux qui avaient souffert la mort dans les camps allemands, Aragon le vieillard désabusé, masqué, serein, poète en son moulin, couché  pour le futur sous le vieil arbre, en haut la prairie, avec sa glaçante compagne,

Reverdy (Ah, le vieux misanthrope prétentieux dans sa certitude d’avoir produit des chefs-d’œuvre !) égrenant ses mots en petites touches (fragments de décor mais toute une atmosphère) le projecteur braqué sur une ombre, un pan de mur, une haie, paysan de la ville avec sa veste de gros drap, le cache-col blanc, pour toi plus homme que poète,

Saint-John Perse, le prince d’un monde sans horizons, que tu suivais dans les accordailles de l’eau, de la terre, du ciel et des arbres parlants, Saint-John Perse marchant sur les grèves de son enfance choyée,

Jean-Claude Renard enfin, l’élégiaque, le mystique, qui t’entraînait malgré toi dans sa quête de l’être, à la poursuite de l’obscure raison de vivre, Jean-Claude Renard le modeste, le silencieux, le tourmenté devant le grand Mystère,

 

Tous ceux-là et beaucoup d’autres, des vieux, reconnus, chenus,  arrivés aux frontières, et des plus jeunes, qui attendent encore un satisfecit – des modernes comme on dit (mais de quelle modernité ?), qui ont l’air de savoir, qui le croient puisqu’ils écrivent et ne craignent pas d’en parler, prétentieux brasseurs de vent,

tous ceux-là, tu les as lus et relus ! Mais que sais-tu, au bout du compte, de la Poésie ? Toi qui prétends en écrire, dis, que sais-tu de la Poésie ?

Claude Cailleau, novembre 1999

 

A tous, pour finir, Je souhaite une heureuse année 2013. Et si cette page appelle de votre part un commentaire, il y a sur le blog un emplacement pour cela. A vos claviers, donc…

Bientôt sur ce blog, d’autres réflexions sur l’écriture de la poésie. La poésie rimée nous semble dépassée, le vers  libre mal utilisé par des poètes qui écrivent sans avoir eu, au préalable, une réflexion sur leur art. Sans fausse modestie, nous continuerons de proposer, à travers les échanges que nous avons dans le cadre de la Revue, notre conception de l’écriture poétique. A bientôt, donc.

La photo ci-dessous, c’était dans les années 1970 – ma période yéyé ! Vous la retrouverez, je l’espère, en 4ème  de couverture d’un de mes livres à paraître en 2013.

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( 27 octobre, 2012 )

17 octobre 2012 – Le Cahier 17 est paru

17 octobre 2012 – Le Cahier 17 est paru   crv17-211x300

Avec l’automne tombent les feuilles du n° 17, un cahier presque entièrement  occupé par un hommage à un ami qui m’a souvent accueilli dans sa revue « Traces » : Michel-François Lavaur.

Revuiste, éditeur, poète, MFL (comme il signait ses lettres) a jeté l’éponge en 2010.

Mais sa revue aura laissé des traces indélébiles. Rares sont les poètes qui n’ont pas paru dans ses pages.

 

Vous allez trouver ci-dessous le sommaire du Cahier 17.

Je voudrais profiter de ce message pour signaler, dans le numéro, une énorme coquille qui modifie le message du poète.

A la page 11, en comptant la couverture (je sais : je n’ai pas paginé parce que je voulais qu’on lise le dossier comme un roman et je me trouve piégé pour localiser la faute) dans le paragraphe au-dessus de« L’enfant est-il poète ? », à la dernière ligne, il faut lire « Le hérisson qui se désapeure est une bogue de douceur » (et non une bague). La coquille a fait disparaître la belle image, pleine de tendresse, et… de poésie.

Relisez ce texte : il est magnifique. Chez Lavaur, parler de l’animal est souvent prétexte à parler de l’homme – ici, précisément, de lui, qui perdit sa mère à 5 ans. Relisez : c’est plein d’une émotion retenue. Un texte d’anthologie…

«  Le petit berger n’a pas de larmes mais il pleure en dedans. Son visage pâle est une maison blanche pleine de ténèbre à cause de ce deuil qui l’isole du jour. La douleur d’un orphelin est comme la poésie qui ne se prouve pas. Elle s’éprouve. Plus que la preuve c’est l’épreuve qui dénude le cœur des enfants morts avec leur mère et cependant toujours vivants. Le petit berger laisse la brise (dont le doigté subtil dégrafe le calme des feuilles à la lisière des boulaies) caresser sa lèvre et le lait de l’air doux l’immunise un moment contre le feu du manque. Il regarde les seins l’épaule les hanches le ventre assoupis de la montagne pareille à une belle femme étendue maternelle et immortelle. Il paraît attentif à la seule fumée d’un brûlis de fanes au dos du puy et une bête ronde sommeille dans ses bras. Mais son regard est un talus fleuri de chrysanthèmes entre les tombes froides seules parmi les brandes à seize fois cent pas du clocher de la combe. Peu à peu le hérisson qui se désapeure est une bogue de douceur. »

Michel-François Lavaur

 

Voilà. J’espère, cette fois, n’avoir pas trahi le poète.  (Et pour les puristes qui pourraient s’interroger, MFL a bien écrit « ténèbre » au singulier.)

 

MFL me signale une autre faute dans le poème en occitan :

Il faut lire : « emb una »  (emb = avec)

 

Les demandes ayant été nombreuses, nous avons dû faire un 2ème tirage (après correction, bien sûr)

 

Dans le n° 18, à paraître en décembre, de la poésie, introduite par un très beau texte de Bernard Grasset, intitulé : « Au feu de l’écriture »), et quelques pages d’enfance,  pour rouvrir une rubrique réclamée par certains lecteurs.

( 12 septembre, 2012 )

Ce 13 septembre, alors que je viens de fermer les volets de mon bureau pour protéger les livres du soleil…

Confidence

Directeur de Cahiers dans lesquels je ne publie pas mes poèmes (heureusement quelques revues les accueillent), j’ai envie parfois de glisser dans ce blog quelques confidences que je livre d’ordinaire à mon journal. De libres propos, aujourd’hui, pour l’échange.

La photo, un peu plus bas, c’était à Courdemanche, un modeste salon du livre au milieu d’un vide-grenier. Le 14 juillet. J’en ai déjà parlé en août. Mais regardez bien la photo. Vous y verrez d’abord un type réfrigéré. Les auteurs étaient rassemblés sous un barnum. Pas de bâches sur les côtés. Des stands en plein vent ; et Dieu sait s’il ne faisait pas chaud ce jour-là ! Heureusement, j’avais prévu le coupe-vent que j’endosse en Bretagne pour me protéger du froid.

Il faisait « un temps de chien », comme on dit. Soleil et averses. A peine une température de début de printemps. Le déballage que vous voyez près de la camionnette n’allait pas rester là longtemps. Périodiquement, une grosse ondée venait frapper la toile sous laquelle nous nous abritions.

Atmosphère surréaliste : des livres en plein air, sur une table ; et à un mètre à peine, un mur d’eau infranchissable qui nous isolait du monde. Entre les panneaux que j’avais accrochés derrière moi et la pluie, 20 cm à peu près, mais pas une goutte sur les feuilles. N’eût été le froid, j’aurais savouré la situation en regardant les gens courir sous la pluie, moi, bien au sec dans mon refuge en plein vent. Sur les panneaux, vous aurez reconnu, en haut : Georges Jean, mon vieux Maître – il fut mon professeur au Mans dans les années 50 - et, en bas : Pierre Reverdy, mort en 1960 à Solesmes. Pour Reverdy, je vous recommande ses œuvres complètes parues en 2010 chez Flammarion… et la biographie que je lui ai consacrée ! (Elle est parue en 2006 aux Editions du Petit Pavé ; vous pouvez toujours la commander pour 18 euros à votre libraire ; et s’il vous dit que ce livre est épuisé, répondez-lui qu’il ment ! Et allez le commander ailleurs. Quand on est libraire, on ne doit pas mentir par paresse.)

Mais revenons à la photo. C’est une occasion pour vous de jeter un coup d’œil sur la table… J’y ai étalé mes livres, et la revue. Le Reverdy était un peu plus à droite, avec le cahier Encres Vives dans lequel je propose un « Tombeau » du poète et le CRV n° 8, avec le dossier à lui consacré.

Quant à mon « Stef », à gauche sur la table, actuellement, dans les salons, je le donne pour tout achat d’un livre sur mon stand. Vous savez qu’un roman, s’il est d’un inconnu, ne vit guère plus de trois mois (seuls ceux de Nothomb… Mais la dame aux chapeaux est un cas). Stef, lui, sans tapage, Stef, qui eut un prix de l’Académie Française, Stef dont l’auteur pourrait donc se dire, comme certains, « lauréat de l’Académie Française » (mais il ne le fait pas, trouvant que cela fait un peu prétentieux), Stef continue, modestement, de survivre. Et, comme le temps n’a pas d’effet sur les personnages de romans, 40 ans  après la parution du livre, Stef est toujours un adolescent. S’il vit encore, c’est que j’avais eu la bonne idée d’en racheter quelques centaines d’exemplaires lorsque l’éditeur a décidé de le« pilonner ».

« Stef et les goélands » se vend sur la Toile, pour quatre sous, alors qu’un internaute peu scrupuleux propose mes autres livres à des prix prohibitifs, sous le prétexte, parfois, qu’on peut y trouver quelques mots écrits de ma main (sans doute quelqu’un qui m’avait demandé une dédicace) ça flatte l’ego, de voir ses écrits appréciés à leur juste valeur ! ! (Je plaisante, bien sûr.)

Si vous allez voir, ne tombez pas dans le piège : mes livres sont toujours en vente, à un juste prix, chez les éditeurs, et pour certains chez les « bons » libraires. Si notre homme pense que mes livres ont une telle valeur, qu’il les garde ! Quand je ne serai plus sur cette terre, les prix monteront encore, et vertigineusement !

A bientôt, pour d’autres réflexions sur le temps qui passe. Le nez rouge de l’auteur,  sur la photo, n’est pas dû à l’alcool : je ne bois un verre de vin que le midi, au moment du fromage. C’est seulement que, l’âge étant venu, je suis devenu frileux.

Et hâtez-vous d’acheter mes livres : on me dit que les tirages s’épuisent…

Sablé le 11 septembre, alors que l’été, discrètement, nous abandonne. (Cl. C.)

Ce 13 septembre, alors que je viens de fermer les volets de mon bureau pour protéger les livres du soleil… image-salon-225x300

Photo Céline Ramanantsoa

 

( 28 août, 2012 )

Août 2012 – Pour renouer après un long silence…

Voici le sommaire :

1 – A la demande de poètes publiés dans les Cahiers, quelques  précisions.

2 – Pour relancer le dialogue autour de la poésie… (Ici, un texte très long, excusez-moi.  Mais je reste persuadé que vous irez jusqu’au bout du discours… et que vous aurez envie d’engager le dialogue).

3 – Des nouvelles : le Cahier 16

les surprises du Net

(Par peur de vous lasser, et parce que j’aimerais vraiment que vous lisiez la réflexion sur la poésie proposée en 2, je termine par ces nouvelles en précisant tout de même, pour aiguiser votre appétit, que les surprises du Net ne sont pas banales…)

Août 2012 – Pour renouer après un long silence… Cahier-16-blog-1-225x300

 

( 28 août, 2012 )

Pour tout savoir sur les Cahiers…

Un blog n’est pas un site. Si j’ai choisi le blog, c’est que le site, avec sa rigidité, ses rubriques bien délimitées, n’aurait pas offert l’aspect d’une conversation, d’échanges entre amis, que je voulais donner à mes propos.

On m’a dit à plusieurs reprises qu’on n’avait pas trouvé sur mon blog les informations qu’on attendait. Elles y sont ; il suffit de les chercher en descendant dans les pages.

Je sais, les esprits méthodiques trouveront que ce choix donne à l’ensemble un aspect  un peu « fouillis. Ce blog, j’aimerais qu’on y flâne, passant éventuellement sur certains textes, s’attardant sur d’autres. Longtemps. Et réagissant aux propos…

Voici donc à nouveau les informations sur les Cahiers. Hâtez-vous de les noter avant que l’arrivée de nouvelles pages ne vienne vous obliger à une descente dans ce que j’appelle « les jours anciens » du blog. Donc…

Les Cahiers de la rue Ventura, revue littéraire paraissant tous les trois mois, offrent des dossiers sur les écrivains, de la poésie, des pages d’autobiographie, des chroniques sur les arts et des notes de lecture.

Le numéro est vendu 6 euros (port compris)

L’abonnement (4 numéros) est à 22 euros.

 

Commandes à L’Association

« Les Amis de la rue Ventura » – 9 rue Lino Ventura – 72300 SABLE-SUR-SARTHE

Chèque à l’ordre des « Amis de la rue Ventura »

 

Pour toute autre question, un mail à   cl.cailleau@free.fr

Pour tout savoir sur les Cahiers… arbre-2-186x300

( 27 août, 2012 )

« Insaisissable poésie… »

Je reprends ici le titre que Jean-Marie Alfroy a donné au texte que nous avons publié dans le Cahier 13 B. Aujourd’hui, je souhaite que l’on revienne à la question : « Est-il nécessaire de se mettre d’accord sur l’écriture de la poésie ? »

Celui qui a choisi de gérer une revue se trouve affronté tous les jours à des choix difficiles. Je vous conseille de rouvrir le n° 9 de nos Cahiers. Je citais là, dans un texte intitulé « Jeune poésie » (texte repris par Arpo dans son bulletin de l’hiver 2011) un fragment d’une déclaration de Dominique Aury : « Qu’est-ce qui mobilise ceux qui font les revues ? … Ne serait-ce pas la plus belle des impatiences ?… Dans ces assemblages arbitraires, inattendus, dans ces insolites découpages, quelque chose est là, de plus vivant qu’ailleurs : la littérature à l’état naissant. »

S’agissant de mes Cahiers, « assemblages inattendus » : d’accord. Mais « arbitraires »… Non ! Nous savons depuis les débuts où nous voulons aller, et même à quel moment il nous faudra arrêter. « Moment », le terme est impropre. Je devrais dire que la Revue s’arrêtera quand le programme que je me suis fixé aura été rempli. Et pour ceux qui, abonnés, nous suivent depuis un moment, une info : le 15 et le 16 forment ce que je nomme une parenthèse (même si leur contenu va dans le sens de nos recherches). Dans le 17, nous reviendrons aux dossiers. J’ai dit « recherches », car, à moins d’être cousu de certitudes, le poète est toujours habité de questions sur l’utilité de son art, par rapport aux lecteurs mais aussi à lui-même. Et questions sur les moyens qu’il va utiliser pour en faire un art

En d’autres termes, quelle forme l’écriture de la poésie doit-elle prendre ? Je sais, le débat est ancien, le sujet rebattu. Cela n’empêche pas de souhaiter y revenir.

Un exemple ? Je vous propose un fragment d’une lettre de Jean-Marie Alfroy. Romancier, poète, J.M. A. collabore régulièrement aux Cahiers avec une chronique sur les arts et nous avons publié des « blues » de sa plume dans le n° 13 A ; il vient aussi d’être accueilli dans la revue belge « Inédit Nouveau » et dans « Friches ». (Vous voudrez bien m’excuser d’avoir laissé, dans cette copie de sa lettre, deux passages dans lesquels il trouve des qualités à mon travail d’écrivain ; je ne veux pas croire à de la flatterie. J.M. A. me connaît et sait que j’ai toujours fait vœu de modestie. Bref, je ne ferai pas comme cet auteur – il est mort, paix à ses mânes ! – à qui mes élèves demandaient qui était, selon lui, le plus grand poète vivant et qui répondit sans plaisanter : « C’est moi » Authentique !

Voici donc ce que m’écrivait le 22 mai 2012 Jean-Marie Alfroy, qui venait de relire « La Littérature sans estomac » de Pierre Jourde, livre dans lequel un chapitre est consacré à la poésie. (Vous trouverez ce livre en Pocket). L’auteur y livre un « projet de machine à poésie », propose une « méthode de  fabrication », suivie d’un « lancement des machines » qui fait tomber sur la table un poème « rédigé absolument au hasard, sans douleur aucune, en deux minutes trente secondes ». Avec le plus grand sérieux, notre homme ajoute : « Il serait aisé d’informatiser la chose et de laisser faire l’ordinateur »…

Mais…

Excusez-moi, si je ne me retiens pas, c’est 10 pages que je vais vous offrir et vous ne me lirez plus. Je laisse la parole à Jean-Marie Alfroy.

« … Si je vous ai demandé de relire de relire le chapitre concernant la poésie dans l’essai de Jourde, c’est que j’y vois le sujet d’un chronique pour la fin de l’année… Jourde dénonce un nouvel académisme moderne dans l’usage inconsidéré du vers libre. Surtout, ne vous sentez pas visé, car vous faites partie de ceux qui l’utilisent avec suffisamment de talent et de naturel pour que, comme on dit, « ça passe toujours ». Mais ça n’est pas vrai pour tout le monde.

Depuis que je lis pour la Revue et dans la Revue, des poèmes venus de tous les horizons, je commence à avoir ma petite idée sur l’emploi du vers libre. Chez beaucoup, c’est un pur artifice. Ce qu’ils écrivent pourrait s’écrire en prose (comme mes « Faux souvenirs » parus dans Inédit Nouveau), ça ne  serait pas plus mal – et peut-être mieux. Comme l’écrit Jourde avec malice, ils font de l’analyse logique sans le dire (et le savoir ?), allant à la ligne  au bout de chaque segment syntaxique.

Prenons l’exemple de la fameuse phrase, extraite de l’ancien code pénal, prononcée par Fernandel dans le film « Le Schpountz », ça donnerait ceci :

Tout condamné à mort

aura

la tête tranchée.

Joli poème, n’est-ce pas ? Sujet-verbe-complément…

D’autres, plus subtils, écriraient :

Tout condamné

à mort

aura la tête

tranchée.

Belle mise en évidence de « mort » et de « tranchée » ; de quoi trembler d’angoisse. Et ça fait un poème ? Non. Portant, j’ai lu des textes qui ne valaient pas beaucoup mieux.

Jourde dénonce aussi l’impropriété lexicale ou sémantique comme procédé pour « faire poétique » ; ça, je l’ai vu chez un très grand nombre  d’auteurs, même des reconnus. Je ne citerai pas de noms pour être gentil. Mais jamais chez vous, heureusement.

Bref, j’ai la conviction qu’en 2012 nous sommes arrivés au bout des possibilités du vers libre, comme vers 1880 on était arrivé au bout de la versification classique. Mais que faire ?

A mon avis, il existe deux directions possibles :

- Le retour aux contraintes formelles (anciennes ou nouvelles, donc à inventer)

- l’abandon du vers pour la prose (prose poétique si vous voulez). Ces deux voies sont déjà empruntées ; la première par Nicolas Grenier, par exemple (ses sonnets sur Drancy (1)), par Valérie Rouzeau dans « Vrouz » qui, elle, pratique le sonnet déstructuré (14 vers sans quatrains ni tercets – sans rimes non plus), par Nicolas Gille (2) dans le recueil que vous m’avez donné à recenser (des sizains rimés en chiasme : a-b-c / c-b-a), par vous-même, mon cher, dans vos « Classics poems » (3) si finement ciselés. Par modestie, je tairai dans ma chronique un dénommé Alfroy qui s’est essayé à répliquer lepatron syntaxique et rythmique du blues dans quelques poèmes (4). On pourrait citer aussi tous les haïkistes.

La seconde, elle, a été très fréquentée tout au long du 20ème siècle par les plus grands : Reverdy (eh oui, toujours lui), Saint-John Perse, Victor Segalen, Valéry Larbaud, Léon-Paul Fargue, Henri Michaux, Francis Ponge, et tant d’autres…. Cette voie, à mon sens, n’est pas obsolète.

Je viens d’en avoir la preuve en prenant connaissance de deux ouvrages de Claude Ber que j’avais commandés à mon libraire… Cette auteure… utilise le vers libre, mais avec parcimonie car elle l’abandonne souvent pour de longues pages en prose. .. Cela me permettra de conclure… en déclarant que l’avenir de la poésie est sans doute … dans la prose !

Voilà de quoi alimenter la polémique et « faire gémir les presses » comme disait Monsieur Homais. Qu’en pensez-vous ? Nous aurons, je le sais, l’occasion d’en reparler. »
Jean-Marie Alfroy

Fin de citation. Et vous qui nous lisez, qu’en pensez-vous ? Vous avez la parole. Une page de commentaires vous est ouverte : profitez-en.

 

Mais je n’ai pas fini.

Au début du chapitre qu’il consacre à la poésie, Pierre Jourde cite Jacques Roubaud  : « On peut dire qu’il ne demeure dans la pratique majoritaire du vers libre commun que ce que Réda appelle très justement le  poteau : ATTENTION POÉSIE »

Car le problème est là ; je reçois toutes les semaines des textes en vers libres appelés POÈMES par leurs auteurs, lesquels sont allés à la ligne sans savoir pourquoi, seulement pour prévenir que ce sont des vers.

Et je vais vous surprendre…

Prenons un exemple. Pas n’importe lequel. J’aime beaucoup ce qu’écrit ce poète (ce qu’il écrivait, car il nous a quittés cette année) J’ai beaucoup aimé sa façon d’aborder certains thèmes qui me sont chers. Aimé ces poèmes dans lesquels transparaissent angoisse (de vivre) et nostalgie (regard jeté derrière soi). Il y avait de la modestie dans cet homme, de la patience, une grande confiance dans le pouvoir du langage.

Je ne le nommerai pas. Vous reconnaîtrez peut-être son poème. Le voici, en prose…

« Ce n’est pas moi qui parle mais à travers cette voix qui me dicte des paroles inconnues c’est comme un irréductible mystère qui chemine dans l’obscurité de mes veines. »

Voilà. J’ai mis en prose ce poème que dans son livre l’auteur avait proposé en vers.

Nous allons – voulez-vous ? – faire le procès du vers libre.

Essayez de redonner à ce poème sa forme initiale. Si votre découpage est celui qu’avait choisi le poète, c’est qu’il y avait une nécessité interne qui commandait le choix de cette forme versifiée. Sinon, c’est que, sans doute, il serait temps d’abandonner le vers pour la prose poétique.

Car – n’en doutez pas – le texte que je vous ai proposé est bien « poétique ».  Il y a cette idée que le message vient du tréfonds de l’être, impossible à décrypter parce que la vraie poésie est ésotérique), et l’image (chemine) qui lie étroitement notre environnement concret et tout ce qui en nous n’est  perceptible par aucun de nos sens, mais existe – l’idée, aussi, que lorsque l’on écrit un poème, en réalité, c’est lui qui s’écrit, et que l’on n’intervient guère (Une relecture quelques jours plus tard nous le révèle, qui nous fait découvrir un message étranger). Cette idée est mienne depuis longtemps. Elle est seule à justifier pour moi l’utilité de l’écriture. Interrogez Jean Joubert sur ce sujet, il ne vous dira rien d’autre.

Ce développement n’est pas une critique du texte cité. Je ne me le permettrais pas. Si vous ne parvenez pas à retrouver le poème en vers tel que l’auteur avait choisi de le présenter, au moins pourrais-je dire que la forme choisie a été la conséquence d’une dérive du vers libre.

Puis-je, pour conclure (il est temps !) vous conseiller la lecture de quelques livres arrivés en service de presse au siège de la Revue ? J’en ai choisi quatre.

« Aragon, Césaire, Guillevic et 21 poètes invités du Mercredi du poète » Etudes et entretiens, par Jean-Paul Giraux (Anthologies de l’Arbre à paroles)

« Réveiller l’aurore », de Jacques Demaude (Le Taillis Pré)

« Présence de la poésie » – Pierre Garnier, par Cécile Odartchenko (Ed. des Vanneaux)

Et – pourquoi pas ? –

« La Nuit des jours », de Gilbert Prouteau (Ed. Echo Optique) De beaux poèmes « classiques ».

On y lit une poésie qui n’est pas polluée par un modernisme sans fondements. Un modernisme refuge de la facilité, et qui concrétise un grand vide. Lire de la poésie : activité salutaire pour lejeune poète (5). Car… comme l’écrivait un des membres du comité des Cahiers, exaspéré de lire des poèmes sans  poésie : « Voilà ce qui arrive quand on se mêle d’écrire de la poésie sans en avoir lu ! »

 

(1)   Cinq sonnets de Nicolas Grenier, dans le Cahier n° 16

(2)   « Un ciel simple »,  Nicolas Gille, Ed. du Petit Pavé

(3)   « Classic poems », Claude Cailleau, Ed. du GRIL (Belgique)

(4)   « Blues », par Jean-Marie Alfroy, dans le Cahier 13 A

(5)    Dans le Cahier n° 9 : de Cl. C. « L’art naît de contraintes et meurt de liberté »

« Insaisissable poésie… » La-poésie-en-livres-blog-3-300x225

 

( 25 août, 2012 )

Des nouvelles, maintenant…

Remercions Jacques Le Goff, professeur de droit public à Brest, d’avoir osé, en plein mois d’août, parler, à la première page du quotidien Ouest-France, de « l’indispensable poésie ». C’était le 13 août, alors que la canicule incitait les uns à se précipiter dans les vagues, et les autres à se réfugier dans la pénombre des maisons aux volets fermés.

« Sans (le poète) que le monde est triste et irrespirable ! »  concluait l’auteur.

Parler de poésie à la première page d’un quotidien, il fallait oser le faire ! Vous trouverez sans problème cet article sur la Toile. Il vaut le détour.

 

Le Cahier n° 16 vient de paraître. Conçu sur le modèle du 15, parenthèse dans le programme de la Revue, il vous propose une réflexion sur la poésie et des poèmes de Marc Bernelas, Henri Chevignard, Colette Elissalde, Nicolas Grenier, Isabelle Lévesque, Monique Saint-Julia et Bernadette Throo. Suivent le journal de Michel Passelergue, la chronique de Jean-Marie Alfroy (Julien Gracq est-il romancier ?) des « nouvelles » de Stéphane Beau et les notes de lecture sur les derniers livres de Guillaume Decourt, Gilles Lades, Gérard Cléry, Valérie Harkness, Danièle Corre, Silvaine Arabo, Michèle Lévy, Georges Jean, Claude Serreau, Jean-Pierre Boulic, Paul Couëdel, Jacques Basse, Nathalie Lescop-Boeswillwald, Colette Elissalde.

Les surprises du Net…  La revue me vaut chaque jour une arrivée massive de mails auxquels je m’efforce de répondre dans les 24 heures. Mails qui, parfois requièrent une belle patience. Il y eut ce correspondant soupçonneux qui avait choisi un nom avec particule, très vieille noblesse de France. Sa question portait sur la nature de ma Revue. Réponse immédiate, suivie d’une série de questions de mon correspondant (une chaque jour) auxquelles , malgré une exaspération croissante, je répondis courtoisement. Notre homme finit par négocier un abonnement de cinq ans, moyennant une petite réduction du prix, laquelle  lui fut accordée. J’espère qu’il n’a pas regretté sa décision. (Merci, J. CL. R., pour cette belle confiance !)

J’avais eu beau dire que 5 ans plus tard je ne serais peut-être plus de ce monde. « Je ne veux pas m’arrêter à ces considérations funèbres », me fut-il répondu. J’ai donc signé ce jour-là un bail qui m’imposait de gérer la revue jusqu’au n° 30 ! Résisterai-je à la lassitude ? Il me reste trois ans et demi… Pour ce qui est de la survie, on peut espérer.

Deuxième surprise, plus étrange, celle-ci :

Le 16 février, d’un énigmatique correspondant qui signe MKL, je reçois le mail suivant

« Il agitait un bout de ficelle devant le nez du chat / pour l’attirer hors de la chambre. / Qui était la bête ? / Jour funeste / que celui où / on enleva ses amygdales / au grand lapin blanc. / Il n’avait pas son pareil / pour boire à la bouteille, / ce grand échalas,  / déglutissant à toute allure, / de haut en bas, / le vin de sa treille / au milieu des résédas. » ( mkl)

Le 17 février, je réponds : « L’étrange message ! Quelle en est la raison ? Quand on dirige une revue, il faut s’attendre à tout. Pas mal, le petit poème ambigu. Que comprendre ? Et que cache cette adresse mél énigmatique ? »

Un mois se passe puis, le 20 mars, nouveau message, sibyllin comme le précédent :

« Ô raves impatientes de l’au-delà, / votre attente s’achève / dans la panse ruminante des bestiaux las / des étables de l’hiver, / dans des fermes de pierre. » (MKL)

Le lendemain, j’envoie à mon inconnu des vers d’Yves Cosson, extraits de « Cages à plumes et à poils » : « Écœuré dans son coin / Le paon / Fait la tête / Se ravise et fait la roue / Et reste / En panne / Pauvre Léon / Tant d’yeux et de coups / D’éventail / Pour des plumes » (Sans autre commentaire. Petite provocation, pour voir.)

Le 28 avril, m’arrive ceci : « Cette fois-là encore, ce n’était pas au point. / On s’attendait à tout autre chose qu’une mouche sur le pain. / et qu’une blatte / au fond d’un escarpin ! / On continue à soulever le loquet des portes, / à aiguiser son couteau contre la pierre, / à marcher le long de la rivière / et à faire escale au jardin. / On reçoit des lettres mortes / mais toujours aucun appel divin. » Et, en gros caractères : Cordialement, MKL

Le 3 mai, étonné par l’amicale salutation de la fin du message, les précédents m’ayant été adressés « tout secs », je réponds, m’inspirant de Henri Michaux dans le choix du lexique, avec un clin d’œil au vieux Max et tenté par le souffle de Saint-John Perse dans l’exclamation finale ( j’espérais  déclencher un réflexe immédiat) : «  Cordialement, dites-donc ! Les choses s’ambiguisent. Le crapaud de Jacob se rassure, gobe le noir, guettant  l’éclair. Le rat fouille dans l’ampenaille et guette, attend, et guette encore. Espère propos franc de la plume. Que l’ombre au noir se débidonne ! Et le grand rire alors aux portes du Cahier !… »

Puis j’ai attendu. J’attends encore. Mon correspondant ne s’est plus manifesté. Un moment, j’ai regretté son silence. Peut-être n’ai-je pas répondu à son attente…

Une revue et des livres…  Cela entraîne des obligations. Au printemps et au début de l’été, les salons se sont succédé. Le 14 juillet, à Courdemanche (72), dans le calme de la vieille église, devant 22 personnes (pas mal quand il s’agit de poésie) je suis venu parler de Georges Jean ; et Nicole Olivier et moi avons lu des poèmes choisi dans ses livres. Une écoute remarquable, un moment d’émotion, comme à chaque fois que la poésie atteint son public. Et l’on se prend à regretter que ces séances ne soient pas plus fréquentes.

 Et, ci-dessous, le salon du livre et des Arts à l’Épine en l’île de Noirmoutier, les 3 et 4 août. (Photo Les écrituriales). Peu de ventes mais des rencontres  comme on aime en faire.

 

Mon amical salut à tous !
Sablé le 25 août 2012,    Claude Cailleau

 

Des nouvelles, maintenant… Salon-de-lÉpine-blog-4-300x225

 

( 14 mai, 2012 )

Mai 2012 – Voici le sommaire pour cette nouvelle page, qui s’est fait un peu attendre

Mai 2012 – Voici le sommaire pour cette nouvelle page, qui s’est fait un peu attendre marine3_modifié-1-203x300

1 – Complément d’information sur « Les Nymphes de l’océan » et sur le dépliant « Traces » (prix et adresse pour commander ces livres)

2 – Les poètes du Cahier n° 15, paru en mars (Si vous voulez le commander, dépêchez-vous : il ne reste plus que 7 exemplaires.) et du n° 16, à venir…

3 – La réaction de Jean-Marie Alfroy, membre du Comité de rédaction des Cahiers, à la lecture du texte « Vous avez dit Poésie ? » paru dans le n° 9. Vous pouvez recevoir ce numéro contre 6 euros, à l’ordre des Amis de la rue Ventura.)

4 – Une « lettre ouverte à un vieux poète ». (Ce texte est paru dans « Les Brèves », le bulletin des Editions du Petit Pavé, en 2005, mais je pense qu’il reste d’actualité.

5 – Le programme des prochains Cahiers. 

6 – Quelques événements littéraires…

 

1 – Les Nymphes de l’océan, roman pour enfants à partir de 8 ou 9 ans (cela dépend de la maturité des lecteurs)

J’annonçais sa sortie, la possibilité de le commander aux « Amis de la rue Ventura » ; et, le 20 avril, je reçois ce message :

« Tout cela est bien beau, mais à quelle adresse envoyer les 12 euros ? Notre fille souhaiterait avoir votre livre pour son anniversaire… »

Si je n’avais pas donné l’adresse, c’est qu’elle figure un peu plus bas dans les pages du blog.  Donc… voici les précisions demandées :

Les Nymphes de l’océan, ce sont les  lettres que Marine (10 ans) envoie à son amie Océane partie aux Etats-Unis. À travers ces lettres, les relations, parfois conflictuelles, dans une famille, la vie d’une classe, l’amitié, la naissance de l’amour, et… l’intervention dramatique du destin…

Vous pouvez commander le livre aux

Amis de la rue Ventura  -  9 rue Lino Ventura  -  72300 SABLE-SUR-SARTHE

Contre un  chèque de 12 € à l’ordre des Amis de la rue Ventura (le port est compris)

Et je profite de l’occasion pour rappeler que le dépliant « Traces » (trois réécritures d’un poème) illustré par Marie-Thérèse Mekahli, peut encore être commandé (même ordre pour le chèque et même adresse). L’édition est limitée à 100 exemplaires numérotés. Traces est un exercice original, puisqu’il débouche, par le procédé du patchwork, sur la possibilité offerte au lecteur, de composer des millions de poèmes, le message restant le même.

 

2 – Les Cahiers de la rue Ventura. Le n° 15 proposait des textes sur l’écriture de la poésie et des poèmes de Patrice Angibaud, Silvaine Arabo, Jean-Michel Bongiraud, Bernard Gueit, Philippe Jaffeux et du collectif « Le Temps des Rêves ».

Le n° 16 présentera le même type de contenu, avec les textes et poèmes de Isabelle Lévesque, Bernadette Throo, Colette Elissalde, Marc Bernelas, Henri Chevignard, Monique Saint-Julia.  Et, suivant la place qui nous restera quand nous auront mis en page, quelques poèmes et pages d’enfance reçus en 2010-2011.

 Car la revue commence vraiment à être connue et les poètes nous sollicitent beaucoup. Certains s’impatientent quand leurs textes, qui ont été acceptés par le Comité, tardent à passer dans la Revue. Il faut savoir que les 52 pages se remplissent très vite ; les 10 pages réservées aux notes de lecture aussi. La poste ne nous faisant pas de cadeau, nous ne pouvons dépasser les 62 pages actuelles.
Quant aux services de presse, ils arrivent en nombre. Nous avons actuellement 87 livres en attente d’une note de lecture. Si vous avez envoyé un S.P. soyez patient. Nous étudions le moyen de parler plus vite des ouvrages reçus.

( 14 mai, 2012 )

3 – Une réaction à l’article « Vous avez dit Poésie ? » paru dans le Cahier n° 9

3 - Une réaction à l’article « Vous avez dit Poésie ? » paru dans le Cahier n° 9  2011-03-19-Claude-CAILLEAU-PICT0307-300x225

Peu de temps après la sortie du n° 9, j’avais eu l’heureuse surprise de recevoir un courrier de Jean-Marie Alfroy, le chroniqueur d’art de la revue, devenu depuis membre du Comité de lecture. J’avais gardé cette lettre, me promettant de la publier unjour. En voici un long passage qui intéressera sûrement les lecteurs de poésie…

 

*******

« …Venons-on à présent à votre article princeps des pages 4 à 9, celui qui fait l’intérêt majeur de ce numéro. Cela m’amène jusqu’au pied du mur, c’est-à-dire à la  question : qu’est-ce que la poésie ?

C’est comme se demander de quoi est faite l’intelligence ; nous appréhendons facilement les notions abstraites, mais nous sommes incapables de les définir.  A la question « qu’est-ce que la poésie ? », mon premier mouvement est donc de répondre que je n’en sais rien.

Mais je me ressaisis et adopte le vieux réflexe des montagnards qui savent de longue date que le meilleur itinéraire pour atteindre un sommet n’est pas  nécessairement le plus court, et qu’il faut souvent contourner et re-contourner l’obstacle. Moi, je le fractionne, et dis qu’il n’y a pas La Poésie, mais des Poésies qui se sont succédé dans le temps et qui, parfois, ont pu cohabiter. J’en vois au moins trois.

La première, celle des commencements, appelons-la, si vous voulez, originelle. Bien qu’elle fût écrite, elle a d’abord été ditedevant des auditoires à peu près illettrés : c’est l’Iliade et l’Odyssée, la Légende de Gilgamesh, la Divine Comédie ; c’est notre Chanson de Roland. Elle est narrative et épique, fondamentalement orale et donc faite pour être déclamée, scandée, psalmodiée et, le cas échéant, accompagnée de la lyre, du luth, de la guitare, voire du…tam-tam. Les rimes ou les assonances, les rythmes immuables servent à faire entrer dans les mémoires ce qui pourra être transmis de bouche à oreille.

Cette poésie-là a-t-elle disparu au XX° siècle ? Au XXI° ? Pas sûr. Les versets de Saint-John Perse (un poète que vous appréciez, je crois) demeurent très marqués  par l’oralité ; ainsi évoque-t-il son enfance sur le mode épique : « Palme… ! Alors on te baignait dans l’eau-de-feuille-verte ; et l’eau encore était du soleil vert… »  etc. Je pourrais citer aussi la Prose du Transsibérien de Cendrars, certains poèmes de Segalen et bien d’autres choses certainement.

Cette poésie originelle s’est sans doute pérennisée sur un mode mineur à travers la chanson dite « à texte » (Brassens, Ferré, et tant d’autres) ; elle survit sans doute aujourd’hui dans le rap (que je ne prise guère mais ne tiens pas pour négligeable) et le slam dont vous publiez un échantillon tout à fait intéressant ; c’est toujours le même phénomène : la réitération rythmique et syllabique provoque la transe du récitant, laquelle se communique au public et la communion peut avoir lieu. Cette poésie a gardé des liens de cousinage avec le théâtre, la musique. Ce n’est pas elle qu’on trouve dans les revues, sauf exception : la preuve, Alice.  (1)

La deuxième, je l’appellerais « Poésie classique », tout simplement parce qu’elle a longtemps été apprise par cœur  dans les classes primaires, puis étudiée, avec plus ou moins de bonheur, dans le secondaire et à l’université. Les maîtres n’ont pas toujours su, j’en conviens, séparer l’essentiel de l’accessoire, logeant au même étage Hugo et Richepin, Verlaine et Anna de Noailles. Ce qui la caractérise, c’est précisément ce à quoi vous vous référez au début de votre article : les contraintes  formelles ; non seulement les formes fixes (ballade, rondeau, sonnet, etc.) mais la subordination de la syntaxe à l’implacable métrique (l’alexandrin pour les grands thèmes, le décasyllabe ou l’octosyllabe pour les climats plus intimistes), à la division en strophes (quatrains, quintils, sizains, etc.), à la combinatoire des rimes masculines et féminines.

Elle a donné ses chefs-d’œuvre ; je cite en vrac Les Amours de Ronsard, Les Fables de La Fontaine, Les Fleurs du Mal  de Baudelaire, Les Chimères de Nerval, La  Légende des siècles de Victor Hugo. J’en oublie beaucoup. Cette poésie formelle ne s’est pas séparée de l’oralité : on peut la lire, on peut la dire. C’est elle qui illustre la fameuse phrase sur l’art qui vit de contraintes et meurt de libertés. Le sonnet en est le plus bel exemple : seulement 14 vers répartis en 2 quatrains et 2 tercets (souvent la thématique des tercets s’oppose à celle des quatrains) n’utilisant que 4 ou 6 rimes et parfois seulement 2 (cf Le sonnet de Mallarmé en yx et ore).

Plus la contrainte est forte, plus le poète doit lutter pour conquérir son domaine de liberté à l’intérieur d’un périmètre très circonscrit. Et ce ne sont pas les malheureux rejets, contre-rejets et enjambements qui suffisent pour repousser les limites. Je concède que cette poésie formelle comporte un risque : celui de dégénérer en un jeu verbal futile (voir le sonnet d’Oronte dans Le Misanthrope). Pire encore : ces poètes du dimanche qui croient judicieux de faire rimer « casserole » avec « scarole » et qui enfilent comme des perles des« alexandrins » de 11 ou 13 pieds !

Enfin, la poésie « moderne », celle qui apparaît, comme vous l’exposez avec pertinence, à la fin du XIX° siècle et finit par s’imposer au cours du XX° siècle comme la seule poésie valable, comme la seule « vraie ». Oui, vous avez raison, ce qui la caractérise essentiellement, ce n’est pas tant l’abandon de la rime (ce colifichet) ni celui de la régularité métrique, mais bien la rupture avec l’oralité. Poésie pour l’œil, poésie  pour le papier. Poésie pour le lettré, donc, qui va peu à peu s’éloigner des racines populaires et originelles. Poésie pure, débarrassée de toute contingence autre q ue celle de la « perfection du dire » comme vous l’écrivez si justement.

Poésie qui a déjà produit ses chefs-d’œuvre et ses grands auteurs, mais qui, comme vous le reconnaissez vous-même, laisse au bord de la route les grandes masses et même une partie du lectorat cultivé. Poésie menacée par l’autisme, ce dont vous êtes  conscient puisque vous confessez qu’elle est surtout lue par les gens du sérail, quand elle ne l’est pas uniquement par ses propres auteurs. Poésie de chapelles où l’on célèbre un culte réservé aux seuls initiés, et tant pis pour  les profanes qui  -  comme moi  -  tentent de jeter un œil par le trou de la serrure ou par un défaut du vitrail.

A ce propos, je voudrais revenir sur l’exemple de L’Albatrosqui vous sert à démontrer, non sans brio et sous l’égide de Valéry, que Baudelaire n’est pas un poète (ou du moins ne l’est pas toujours). Outre que vous êtes en contradiction flagrante avec ce que vous avez écrit plus loin sur le monopole de la poésie (on peut vous retourner le compliment : Valéry, si brillant esprit fût-il, n’a jamais eu, lui non plus, ce monopole), je trouve que vous trichez un peu en choisissant l’un des moins bons poèmes du recueil, sans doute l’un des plus pesamment allégoriques. Mais La mort des amants, ce bijou funèbre, Harmonie du soir (avec les contraintes sublimes du pantoum), lesquelles obligent à des répétitions décalées), Maesta et errabunda (rien que ce titre !), Invitation au voyage, ce ne sont pas des poèmes ? Alors, quoi donc ? Des prospectus pharmaceutiques, des sms ? Et si Baudelaire n’est pas poète, qui peut l’être ?

Je n’ai rien contre les paradoxes ou les provocations ; c’est parfois utile pour stimuler la réflexion. Mais il faut savoir jusqu’où ne pas aller trop loin. Les déclarations de Valéry n’engagent que lui-même. Je le soupçonne de faire un peu le malin ; et puis il est comme la plupart des poètes, ce qu’il reconnaît comme de l’authentique poésie, c’est celle qu’il aime ; en particulier la sienne. Il ne sert à rien de verser dans un rigorisme excessif ; cela n’impressionne que ceux qui veulent bien se laisser faire. Vous constatez que ce n’est pas mon cas.

Alors ?L’art vit-il de contraintes ? Oui, tant que celles-ci obligent le créateur à se dépasser lui-même. Meurt-il de liberté ? Oui, si cette liberté l’entraîne vers le n’importe quoi. Non, s’il sait s’inventer lui-même de nouvelles contraintes après avoir refusé celles qu’une tradition figée lui imposait. Sommes-nous d’accord au bout du compte ? Je crois que oui. En tout cas, je l’espère de tout cœur.

Et pardon pour la longueur de cette lettre. »

                                                                                              Jean-Marie ALFROY

(1)  Alice Ligier : « Ton Paradis païen », slam, poème paru dans le Cahier n° 9.

 

4 – Lettre ouverte à un vieux poète (Ce texte est paru il y a quelques années dans « les Brèves », le bulletin d’information des Editions du Petit Pavé, il m’a semblé qu’il pourrait, non pas faire écho à la belle « leçon de poésie » que nous donne Jean-Marie Alfroy, mais proposer en complément une conception de l’écriture poétique – la mienne, qui s’est affinée peu à peu, avec mes lectures et la rédaction de mes livres.)

Lettre ouverte à un vieux poète

La « vraie » poésie, cher Monsieur, je ne sais pas ce que c’est. Et si j’enlève l’adjectif, dirai-je que je sais ce qu’est la poésie ?

Tous les poètes, à un moment de leur vie, se sont interrogés sur leur art. Je me rappelle la lettre d’un de mes amis qui venait de publier un recueil. « J’espère que c’est encore de la poésie », m’écrivait-il, inquiet de savoir ce que j’en pensais.

Pour moi (cette opinion n’engage que moi, bien sûr) de même qu’il peut ne pas y avoir de poésie dans de beaux vers bien réguliers, rimés à l’ancienne, de même  la poésie peut venir se loger de façon inattendue dans un texte où les règles de la prosodie traditionnelle ont été transgressées.

Me paraît bien ambitieux celui qui prétend définir la poésie. On la sent, on ne l’explique pas. Les formes les plus classiques, je les connais, certes : j’enseignais les lettres en collège. Mes élèves et moi, nous lisions Ronsard, Lamartine, Baudelaire, Verlaine. Et beaucoup d’autres. J’ai toujours aimé cette poésie aux formes fixes. Adolescent, j’apprenais par cœur Le tombeau d’Edgar Poe de Mallarmé. L’homme et la mer de Baudelaire. Je les disais à haute voix, pour le plaisir d’entendre résonner, derrière les mots, une musique qui me berçait. Le Lac de Lamartine a accompagné mes années de bac. Ainsi que « La Maison du berger », « La Mort du  loup » de Vigny. Et Musset (Ah ! Les Nuits !)

En ce temps-là, j’écrivais des poèmes classiques que je publiais dans les revues de l’époque, mais très tôt j’ai abandonné ces formes que je trouvais contraignantes et qui donnaient à ma poésie  -  je le vois bien maintenant  -  les défauts que je retrouve chez ceux que Cadou appelait les poètes du dimanche, attachés à leur dictionnaire de rimes.

Ces défauts ? La prolixité, d’abord (et je ne saurais dire pourquoi un poème classique me paraît toujours en souffrir) alors que Georges Jean, le vieux maître de mon adolescence, me disait : « Ecris, mais densément. Ecris, mais parcimonieusement ». Et me conseillait la concision. Je l’ai écouté et je m’en félicite. Il y avait aussi dans mes vers, de temps en temps, des chevilles, pour la rime ou pour le rythme. J’en étais conscient mais je ne voyais pas encore comment y remédier. Comment gommer l’aspect artificiel de cette façon de dire.

Imaginez que quelqu’un dans la rue vous dise « Le ciel est par-dessus le toit si bleu, si calme » au lieu de dire « Il fait beau aujourd’hui, c’est bien agréable ». Comparez : on voit très bien ici l’aspect maniéré du texte poétique.

Je ne nie pas le talent de ceux qui ont écrit sonnets, ballades et autres stances. Mais j’ai choisi. J’ai choisi le naturel, en pensant que la poésie est faite pour être dite. Si dans une conversation vous prononcez tous les e muets qu’on entendrait dans le texte poétique, votre interlocuteur va vous regarder avec une petite lueur de raillerie dans les yeux. Je ne parle pas des diérèses, qui accentuent encore l’aspect artificiel du discours.

Quand j’écris un poème, c’est souvent l’octosyllabe et l’alexandrin qui viennent sous ma plume. Une vieille habitude. Mais je ne les traque pas. J’accepte le vers impair qui rompt le rythme, ou plutôt en crée un autre, attirant l’attention sur un fragment du texte. Je l’accepte comme il me vient, quitte à le torturer un peu plus tard. J’ignore volontiers le e muet. Pour le naturel. Parce que j’aime dire mes poèmes à haute voix, dans les salons, les classes où j’interviens pour parler aux enfants de poésie. Parfois, dans ma diction, un vers de neuf syllabes redevient un octosyllabe par l’élision volontaire d’un e qui aurait dû se prononcer dans le poème classique.

L’émotion, dont vous faites, cher Monsieur, la source même de la poésie n’est pas pour moi essentielle, quoiqu’il arrive qu’elle surgisse à l’improviste dans mes vers. « La poésie, dit Michel Cosem, c’est un regard qui permet de connaître, de faire partager, d’inventorier la richesse du monde. » Cette richesse n’est pas seulement d’ordre sentimental. Je pense que le poète creuse au plus profond de l’Enigme pour donner un sens à ce qui l’entoure. Que la poésie est un moyen de communiquer avec l’invisible, qui parfois est en soi, parfois dans l’autre, dans l’arbre, le caillou du chemin.

Lorsque j’écris un poème, au diable les contraintes. Ce n’est qu’après que le travail commence. Le texte reste sur l’établi des semaines, parfois des mois. Je pratique par ajouts plutôt qu’en ajoutant, pour arriver au plus près de ce que je voulais dire. Mes amis, d’ailleurs, s’étonnent quand ils lisent un de mes poèmes en prose et que je leur dis : « Ce texte a d’abord été écrit  en vers. » C’est tout simplement que je l’ai mis en prose pour qu’il glisse mieux, pour lui ôter son aspect rigide, artificiel. Et j’ai même  -  horreur !  -  cassé le rythme, pour éviter la monotonie.

Un de mes amis, admirateur de Mallarmé et de Paul Valéry, qui écrivait de beaux alexandrins rimés, s’est mis au vers libre après bien des hésitations, sans doute parce qu’il est difficile de trouver un éditeur pour la poésie classique.Je m’étais amusé de sa question : « Je n’écris pas de vers libres parce que je ne sais pas quand je dois aller à la ligne. Toi, quand sais-tu que tu dois arrêter ton vers ? » J’avais été bien en peine de lui répondre.

Je pense à Pierre Reverdy qui, au début du 20ème siècle, préoccupé par l’aspect de la page, en poésie, a transformé l’inesthétique poème en vers libres qui emplit la partie gauche de la feuille et présente à droite l’aspect de dents de scie d’inégales longueurs.  La réflexion aboutit chez lui à une disposition en chicanes ou en créneaux ; ainsi le poème est d’abord fait pour être vu  -  à l’égal d’un tableau  -  avant d’être lu. Il n’utilisa pas longtemps cette technique, mais vous ne me direz pas, cher Monsieur, que ce poète-là n’avait pas réfléchi à son art.

Et, si vous lisez Reverdy, vous savez que, fragmentés en plusieurs vers, se cachent parfois de superbes alexandrins. Et des images. N’est-ce pas là aussi qu’il faut voir la poésie, dans l’image ? (Autant que dans une forme imposée, rigide comme celle du sonnet, par exemple).

Une phrase de votre texte m’inquiète un peu : « Commence par imiter les maîtres anciens. » Pour la peinture ou la sculpture, je veux bien. Mais pour la poésie ?… Si j’ai lu les poètes    et je continue de les lire quotidiennement  -  je me suis toujours méfié des influences. Je pense qu’on n’a rien à gagner à imiter un poète, fût-il le plus grand, le meilleur. Je n’écris pas comme Untel. J’écris comme moi. Nous sommes tous uniques. C’est cette unicité qui est notre richesse. A se modeler sur
quelqu’un, on risque de perdre sa personnalité, qui fait qu’on peut être intéressant pour les autres.

Quant à votre question de la fin (Etes-vous sûr d’écrire pour l’éternité ?), elle me fait sourire. Moi, j’écris pour ne pas mourir. Provisoirement. J’écris pour oublier que je mourrai comme tout le monde. Et que le terme approche, puisque j’ai vieilli.

« Lis-moi et tu me feras revivre » : c’est mon souhait pour plus tard, quand je ne serai plus là, et qu’un lecteur, un enfant peut-être (j’aimerais bien, lui plus qu’un adulte parce qu’il aura de longues années devant lui) qu’un enfant sortira un de mes livres de la bibliothèque de ses parents. Pour un moment, je viendrai habiter sa vie. Quand il lira mon message, je serai un peu plus qu’un livre perdu au milieu d’autres.

Hélas, personne n’écrit pour l’éternité, le support de nos élucubrations  -  le papier  -  étant destiné à tomber en poussière dans une cinquantaine d’années, me dit-on. Et vous n’ignorez pas que l’existence de notre terre aura une limite, qu’un jour elle s’abîmera dans l’espace, à moins qu’elle n’explose ou ne se fige sous les glaces. Ce qui rendrait dérisoires nos efforts pour laisser une trace de notre passage chez les hommes. N’y pensons pas trop. Ecrire nous sauve.

A vous la main, bien sûr, si vous souhaitez répondre, je reste à votre écoute.

Recevez, cher Monsieur, mes amitiés. Que la poésie continue de vous aider à vivre.

                                                           Sablé le 7 décembre 2005,

Claude Cailleau     

Si ces deux textes vous ont inspiré quelques réflexions, nous serions heureux, Jean-Marie Alfroy et moi, de vous lire. La page des commentaires vous est ouverte… La poésie est terre de partage.

 

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